Interview de Marion Esnault, photographe engagée

Marion Esnault est une jeune photographe engagée
Marion Esnault est une jeune photographe engagéeMartín Guillermo Álvarez

Quelle est la manière la plus efficace de militer ? La réponse n’est certainement pas universelle !

Pour Marion Esnault, la photographie est un des meilleurs moyens de mettre en avant les dégâts sociaux et environnementaux causés par l’utilisation d’énergies fossibles.

Dans cet interview, elle nous raconte son parcours et les raisons pour lesquelles elle milite aujourd’hui.

Ce que vous allez apprendre

  • Pourquoi Marion Esnault est devenue militante
  • Comment elle utilise la photographie pour militer
  • Comment ses photos ont aidé à faire céder le géant Engie
  • Comment vous pouvez lui filer un coup de pouce en dix secondes et deux clics
  1. Votre volonté est de sensibiliser la population aux impacts locaux des activités des multinationales françaises d’énergies fossiles. Nous l’avons vu notamment à travers vos reportages sur les « Zones sacrifiées » au Chili.
    Quel parcours et quelles réflexions vous ont amené à consacrer votre vie au militantisme ?

    À Tocopilla, au Chili, la multinationale française Engie exploite les quatre plus vieilles centrales à charbon du pays
    À Tocopilla, au Chili, la multinationale française Engie exploite les quatre plus vieilles centrales à charbon du paysMarion Esnault

    Je ne crois pas que je consacre ma vie au militantisme. Je crois que, comme beaucoup de jeunes de ma génération, je cherche à agir en cohérence. J’ai quelques maximes qui me guident au quotidien et l’une d’entre elles vient de Gandhi. Il dit : « Le bonheur, c’est lorsque nos pensées, nos paroles et nos actes sont en harmonie ».

    Pendant les dix dernières années de ma courte vie (je n’ai que 29 ans), j’ai rencontré des personnes, j’ai vécu des expériences, j’ai lu des livres, j’ai vu des films qui m’ont fait prendre conscience que la civilisation dans laquelle nous évoluons, à l’échelle mondiale, vivait déconnectée de son environnement.

    J’ai moi-même grandi déconnectée de mon environnement. Un exemple anecdotique mais révélateur : jusqu’à il y a quelques années, je ne savais pas que les épinards étaient de longues feuilles avec des grandes tiges. J’avais toujours mangé des épinards surgelés sous forme carrée !

    Au-delà de cette déconnection, j’ai surtout compris, notamment en rencontrant le mouvement citoyen Alternatiba et en découvrant que nous vivions dans une nouvelle ère géologique appelée l’anthropocène, que nos modes de vie détruisent cet environnement. Et si l’environnement est détruit, la vie humaine sur Terre n’est plus viable.

    Autrement dit, la survie de l’humanité (ou du moins de la civilisation humaine du XXIe siècle) est aujourd’hui en jeu. Cette civilisation est basée sur l’industrialisation, elle-même basée sur les énergies fossiles. Si on continue à exploiter les énergies fossiles et à développer l’industrialisation à échelle massive et mondiale, nous entretenons un modèle de développement qui détruit notre environnement et surtout qui accélère le dérèglement climatique.

    Le GIEC (les experts scientifiques sur le climat) sont sans appel quand ils parlent d’énergies fossiles : 80 % des ressources fossiles connues et accessibles doivent rester dans les sols. Et les multinationales, souvent appuyées par les Etats, n’ont clairement pas intégré cette problématique dans leurs activités d’aujourd’hui et de demain.

    Une fois que j’avais entamé cette réflexion, j’avais deux choix : fermer les yeux et continuer à vivre sans me poser de questions sur l’avenir ou mettre en cohérence mes pensées, mes paroles et mes actes. C’est comme ça que j’ai décidé d’agir pour que d’autres prennent conscience et qu’on agisse ensemble pour vivre plus en harmonie avec notre environnement, et in fine pour que l’humanité survive.

    Parce que soyons clairs, la planète et les autres espèces vivantes nous survivront.

  2. Marion Esnault

    Marion Esnault sur le terrain
    Marion Esnault sur le terrainMartín Guillermo Álvarez

    Marion Esnault est née et a grandi dans la Sarthe, dans un petit village où elle explique qu’elle a passé davantage de temps devant les émissions de télé-réalité que les mains dans le potager.

    Elle a découvert la photographie pendant ses études en Sciences de l’information et de la communication.

    Elle s’est dirigée vers le secteur culturel et a travaillé à la Friche Belle de mai de Marseille.

    Toujours en quête de sens dans son parcours, elle a cherché son chemin pendant une année puis elle s’est tournée vers la défense des droits humains. C’est ainsi qu’elle a été chargée du programme « Eau, bien commun de l’humanité » chez France Libertés et qu’elle est montée vivre à Paris.

    C’est là qu’elle a réalisé que la cause des causes était le dérèglement climatique et qu’elle commencé à collaborer avec plusieurs organisations de la société civile : Alternatiba, les Amis de la Terre, Enercoop, le Collectif pour une Transition Citoyenne et aujourd’hui Reporterre.

  3. La photographie est un moyen d’expression ayant de plus en plus d’impact sur internet.
    Quels sont ses principaux avantages qui vous ont convaincu de choisir ce media comme moyen de militer ?

    J’ai découvert la photographie quand j’étais étudiante, en sciences de l’information et de la communication.

    Il y a des choses qu’on ne peut pas expliquer, et je ne peux pas l’expliquer mais quand on m’a mis un appareil photo dans les mains, j’ai eu le sentiment que c’était comme un prolongement de moi-même. Puis, j’ai compris que j’avais entre les mains, un moyen de communication universelle.

    La photographie, c’est comme la musique, c’est un langage à part entière, peu importe la langue qu’on parle.

    Quand j’ai commencé à agir, à mon échelle, pour sensibiliser sur les enjeux écologiques et climatiques, je n’ai pas tout de suite pris mon appareil photo. J’ai d’abord participé à organiser des événements pour mettre en lumière les solutions locales développées par des citoyens, avec les Villages des alternatives d’Alternatiba par exemple, ou des actions de désobéissance civile comme le fauchage de chaises avec ANV-COP21.

    Il y a seulement un an que l’envie de parler de problématiques écologiques et sociales avec un aspect plus créatif, peut-être même plus léger que des mobilisations militantes, m’est venue.

    Je pratique la photographie depuis une dizaine d’années pour le plaisir. Ce moyen d’expression universel pour parler d’enjeux universels s’est donc naturellement imposé à moi.

  4. On a souvent l’habitude de dissocier l’information de l’action. Militer grâce à la photographie, c’est à la croisée de ces deux notions.
    D’un point de vue artistique et technique, comment procédez-vous pour transmettre un message militant à travers vos clichés ?

    La zone industrielle de Mejillones s’est installée au pied des maisons du 'pueblo'
    La zone industrielle de Mejillones s’est installée au pied des maisons du 'pueblo'Marion Esnault

    En faisant des reportages photographiques sur les Zones sacrifiées, je raconte en images des réalités vécues qui mettent en lumière les désastres sociaux et environnementaux générés par les activités des multinationales. Pour qu’il y ait prise de conscience, il faut qu’il y ait information.

    Nous vivons dans une société de l’ultra-image. La photographie est omniprésente dans notre quotidien : dans les médias, sur les réseaux sociaux, dans les publicités, etc. C’est un moyen d’influence très puissant.

    Pour faire passer un message, quel qu’il soit, l’image est donc aujourd’hui un des moyens indispensables.

    Je me considère comme une photographe engagée. Je fais des reportages et mes photographies ont des aspects documentaires. Les histoires que je raconte avec mes photographies transmettent des messages, comme toute histoire d’ailleurs.

    Finalement, ma photographie est un prolongement de mon engagement.

  5. Vos voyages sont nombreux et lointains.
    Comment arrivez-vous financer cette activité pour la pérenniser ?

    Une des raisons pour lesquelles les centrales à charbon sont construites sur la côte est que les combustibles arrivent par la mer
    Une des raisons pour lesquelles les centrales à charbon sont construites sur la côte est que les combustibles arrivent par la merMarion Esnault

    Jusqu’à aujourd’hui, mes projets sont auto-financés.

    Ils sont parfois soutenus par des ONG, comme les Amis de la Terre France l’ont fait au Chili dans le cadre de leur campagne pour la fermeture des centrales à charbon d’Engie.

    Mes photos ont d’ailleurs servi le plaidoyer des Amis de la Terre dans cette campagne et nous avons obtenu une belle victoire puisqu’Engie va engager le processus de fermeture de ses centrales à charbon au Chili.

  6. Vos photos portent essentiellement sur l’impact sociétal de ces grands projets écocides.
    Pourquoi ne pas avoir fait le choix de mettre en avant les impacts de ces projets sur la faune et la flore ? Avez-vous eu l’occasion d’en être témoin, durant vos reportages ?

    Selon certains pêcheurs, la population marine se serait réduite à 5 % de ce qu’il y avait auparavant.
    Selon certains pêcheurs, la population marine se serait réduite à 5 % de ce qu’il y avait auparavant.Marion Esnault

    Comme je l’expliquais en début d’interview, j’ai approché les enjeux environnementaux par l’aspect social en prenant conscience que ce sont nous, les êtres humains, et surtout nos modes de vie qui impactent l’environnement et le climat.

    J’ai donc toujours porté une attention plus particulièrement aux impacts sociétaux.

    Mais quand on parle des enjeux environnementaux, on parle d’enjeux systémiques. On détruit l’environnement et donc on détruit nos possibilités d’un avenir sur la planète. Tout est lié.

    Bien évidemment, j’ai été témoin d’impacts désastreux sur la faune et la flore, sur les écosystèmes en général.

    Au Chili par exemple, les centrales à charbon polluent les espaces maritimes. Des cendres de charbon et des eaux polluées sont rejetés dans l’océan. Et les habitants des zones côtières se baignent dans la baie polluée et se nourrissent des poissons et des fruits de mer qui y sont pêchés.

    Des pêcheurs m’ont raconté, par exemple, que les crabes de la baie ont des carapaces recouvertes de charbon. Et parfois, les habitants mangent ces crabes. C’est désastreux.

    Là encore tout est lié. Quand on dénonce les impacts sur les humains, on dénonce souvent les impacts sur la faune et la flore.

  7. D’après votre expérience, quels moyens et outils pourraient être mis en place pour préserver la biodiversité des impacts négatifs générés par l’extraction et la transformation des énergies fossiles ?

    Fernando était maire de Tocopilla, de 2012 à 2016
    Fernando était maire de Tocopilla, de 2012 à 2016Marion Esnault

    Je crois qu’on peut essayer de réduire les impacts néfastes sur la biodiversité générés par l’extraction et la transformation des énergies fossiles par tous les moyens techniques et technologiques que l’on connaît.

    Mais le meilleur moyen de préserver cette biodiversité, vitale pour nos vies sur Terre, est de ne plus exploiter ces énergies fossiles !

    Le changement nécessaire pour relever le défi écologique et climatique doit être radical, au sens où il faut modifier en profondeur nos modèles de développement.

    Le charbon, par exemple, est l’énergie fossile la plus polluante et la plus émettrice de gaz à effet de serre. Il existe des technologies de captation carbone pour les centrales à charbon. Très bien. C’est évidemment mieux de les utiliser. Mais le mieux du mieux serait de ne plus exploiter le charbon.

    D’autant que dans le domaine de l’énergie, nous avons déjà les solutions viables : le développement des énergies renouvelables, ainsi que la sobriété et l’efficacité énergétique.

  8. Si vous pouviez changer quelque chose d’un claquement de doigts, ce serait quoi ?

    Les pêcheurs artisanaux et les centrales à charbon doivent désormais cohabiter.
    Les pêcheurs artisanaux et les centrales à charbon doivent désormais cohabiter.Marion Esnault

    Que tous les modes de production et de consommation se relocalisent.

    Que les humains du monde entier consomment des fruits et des légumes produits près de chez eux, sans pesticides.

    Que des villages ou des groupes de citoyens produisent l’électricité qu’ils consomment avec des panneaux solaires sur leur toit ou des éoliennes gérés collectivement.

    Que l’utilisation de la voiture ne soit pas automatique pour se déplacer.

    Qu’on utilise le vélo, les transports en commun.

    Que l’on vive plus connecté à notre environnement, tout simplement.

Retrouvez le Reportage « Chili, zones sacrifiées »

« Chili, zones sacrifiées » a été sélectionné parmi 15 autres projets photographiques pour le Prix Levallois 2018. Il pourrait être exposé s’il remporte le concours.

Dix secondes et deux clics !

Vous pouvez très facilement voter pour ce reportage et encourager tout un mouvement de sensibilisation et de lutte contre le réchauffement climatique !

Voter

Vous pouvez retrouvez le reportage complet sur le site officiel de Marion Esnault.

En résumé

Le parcours de Marion Esnault est particulièrement inspirant.

En effet, plutôt que de se sentir impuissante face à un système qu’elle découvrait, elle a trouvé sa manière de s’impliquer pour faire bouger les choses.

On espère qu’elle n’aura rapidement plus de tels sujets à photographier, mais en attendant vous pouvez compter sur nous pour relayer ses futurs reportages !

Grégoire Llorca

Et vous, de quelle manière vous militez ? Quelles sont les causes qui vous touchent le plus ?

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N'hésitez pas à me contacter par e-mail : gregoire@defi-ecologique.com.
Grégoire Llorca

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