Science, médias et opinions : peut-on dire tout et n’importe quoi ?

Tous les lundis soir, à 20 heures sur Cnews, le journaliste Pascal Praud présente son émission « L’heure des Pros ».

Il y reçoit des invités qui débattent sur des sujets de société. Ces émissions sont souvent le royaume des « punchlines », des slogans, des postures et le plus souvent on en ressort avec peu de nouvelles informations et pas plus avancé qu’au départ.

Ce que vous allez apprendre

  • Que la science mérite une meilleure place dans nos médias
  • Qu'opinion n'est pas science et que certains gagneraient à le savoir
  • Qu'il est bon de prendre de la hauteur sur « l'information »

Pour une info scientifique juste et étayée

Ceci n’est pas un article comme nous les publions habituellement. Dans ce billet d’humeur, Arnaud Lardé nous livre ses réflexions, sans détours.

On parle de réchauffement climatique

Ce lundi 6 mai, on y traitait d’un thème scientifique, à savoir le réchauffement climatique.

La NASA mentirait-elle ? Où est la météo des Yvelines, sur ce graphique ?
La NASA mentirait-elle ? Où est la météo des Yvelines, sur ce graphique ? NASA

Ce phénomène est attesté depuis de nombreuses années et fait consensus dans le monde scientifique tant sur sa réalité que sur son origine anthropique (les valeurs, la part de responsabilité de tel ou tel facteur sont bien sûr discutées, mais pour le reste, c’est reconnu).

En témoignent d’ailleurs les rapports du GIEC qui s’affinent année après année. Le rapport 2018 est disponible en ligne.

L'Heure des Pros du 06/05/2019

Si vous avez raté l'emission, vous pouvez la visionner en replay. Ne seraient-ce que les 20 premières secondes…

Un show bien rôdé

Autour du maître de cérémonie les invités se nommaient :

  • Claire Nouvian : du parti politique « Place publique », mouvement qui se présentait comme écologiste et citoyen.

  • Elizabeth Lévy et Gérard Leclerc : journalistes.

  • Bernard Debré : homme politique et médecin.

  • Frédéric Dabi : politologue.

  • Michel Chevalet : la caution scientifique de la chaîne.

  • Jacques Séguéla : homme de communication.

La composition hétéroclite n’augurait rien de bon sur la possibilité d’apporter des éléments argumentés. Chaque phrase des uns ou des autres déclenchait des commentaires parfois caricaturaux, le plus souvent inutiles.

Ainsi, vint le moment de « traiter » du réchauffement climatique.

Face au brouhaha ambiant, Claire Nouvian abandonna rapidement l’idée d’essayer de faire comprendre qu’il fallait parler de dérèglement climatique plutôt que de réchauffement. La nuance sémantique était trop longue à justifier.

Michel Chevalet put néanmoins expliquer pendant quelques minutes l’origine des températures fraîches habituellement constatées en cette saison. Cependant, il lui fut impossible d’avancer des arguments sous prétexte que le climatoscepticisme est un avis comme un autre et qu’il a le droit de s’exprimer.

Il faut savoir raison garder

Mieux vaut en rire, comme dirait l'autre.
Mieux vaut en rire, comme dirait l'autre.

Sauf que des scientifiques rigoureux et climatosceptiques, cela n’existe plus.

La science se trouvait donc une nouvelle fois maltraitée ici, comme c’est le cas dans beaucoup de médias d’ailleurs, en mettant au même niveau une explication scientifiquement argumentée (avec tout ce que ce terme implique par rapport à la démarche scientifique) et un avis, une posture.

À ce rythme-là, on peut effectivement se déclarer climatosceptique, créationniste ou encore platiste.

Il aurait fallu s’arrêter là

Si l’émission s’était arrêtée là, le bilan n’aurait pas été très reluisant.

Mais le « show » tourna au pugilat verbal et il devint impossible à Claire Nouvian de faire comprendre aux autres invités qu’on ne pouvait pas, au sens éthique du terme, dire tout et n’importe quoi.

Ironisant autour des températures fraîches actuelles (argument fallacieux et tellement éculé pour tourner en dérision le réchauffement climatique, surtout qu’il faudrait être capable de comprendre la différence entre variation et variabilité du climat, vous imaginez…) avant de qualifier d’hystérique sa pensée, Pascal Praud et ses chroniqueurs s’empressèrent alors de caricaturer les interventions de madame Nouvian, tout en l’empêchant de développer ses explications.

Et les climatosceptiques se déchainèrent

Climatosceptiques en balade
Climatosceptiques en balade slip_

Mais ne soyons pas dupes, tout ce chaos télévisuel organisé n’est pas gratuit et il est encore bien plus insidieux qu’il n’y parait.

Car monsieur Praud justifie le déferlement des inepties et arguments de bas étages par une démocratie de façade autorisant que chacun puisse dire ce qu’il veut sur un sujet et qu’on possède le droit absolu de contester n’importe quelle « vérité ».

Pascal Praud s’enfonce même en précisant qu’en Histoire aussi il a le droit de contester une vérité établie. Je crois que si quelqu’un s’amusait à contester une vérité historique comme la shoah, cela ne serait plus faire preuve d’esprit critique mais de négationnisme, ce qui est condamné par la loi.

Sur son compte Twitter madame Nouvian parle d’ailleurs de « négationnisme climatique ».

Ce qualificatif est discutable sémantiquement mais j’adhère assez à l’idée d’arrêter de considérer qu’être scientifique c’est être capable de tout remettre en cause. Non, il y a des vérités scientifiques qui sont établies. La Terre est ronde, l’eau bout à 100° Celsius au niveau de la mer, etc.

Et bien, il y a un consensus scientifique très fort qui permet d’affirmer que le climat est bien en train de se dérégler et que ce dérèglement climatique a une origine anthropique.

Nous méritons mieux que cela

Le réchauffement climatique n'existe pas ?
Le réchauffement climatique n'existe pas ? laurentvalentinjospi0

Personne ne peut quantifier exactement l’étendue du dérèglement ni la part exacte de l’origine humaine.

En revanche s’interroger sur la réalité du dérèglement ou en nier notre responsabilité ce n’est pas faire preuve de scepticisme scientifique mais de mauvaise foi, ou pour le moins d’une méconnaissance du sujet.

Cela renvoie alors à la pertinence de ce type d’émission où un ex-journaliste sportif, un publicitaire ou encore un journaliste politique donnent leur avis sur des sujets qu’ils ne maîtrisent pas. Lorsque l’on donne surtout un avis et un avis sur tout, cela s’appelle une discussion de comptoir mais en aucun cas une position argumentée.

Ce n’est pas bien grave quand cela reste cantonné à une discussion entre amis ou en fin d’un repas familial arrosé. Mais quand c’est diffusé sur une chaîne importante dite « d’infos », alors c’est bien plus grave car, pour beaucoup de personnes, ce type de chaînes constitue une des seules sources d’informations. « T’as vu, à la télé ils ont dit que le réchauffement climatique c’était pas vrai ! »

Le raisonnement scientifique n’est pas opinion

Faire de la science ou discuter de Science ce n’est donc pas donner un avis sur tout et prendre position dogmatiquement.

C’est être capable de justifier son opinion, être capable de donner les sources de ce que l’on avance, mais aussi être capable de dire que l’on ne sait pas, que l’on ne peut pas se prononcer. Ne me demandez pas mon avis sur la théorie des cordes ou si je pense que la matière noire existe ou non. Je n’en sais rien et n’ai pas creusé le sujet pour me prononcer.

À l’heure où citoyens et responsables politiques devraient s’unir pour (ré)agir face au dérèglement climatique et à ses terribles conséquences sur la faune, la flore, les ressources en eau et tant d’autres choses, nous en sommes encore à discutailler sur la réalité du phénomène.

Plus généralement, cet épisode de lundi renvoie au traitement, ou plutôt à la quasi-absence du traitement, de la Science dans les médias généralistes.

Pour conclure

Les formations scientifiques sont très peu représentées dans les cursus de nos dirigeants.

Avec la désaffection des filières scientifiques par nos lycéens ou étudiants, cela pose une question : comment les citoyens et futurs citoyens seront-ils capables de s’informer et de prendre des décisions justifiées sur des sujets de société capitaux et pas seulement sur une intuition ou une rumeur ?

Pour ou contre la réintroduction du loup ou de l’ours dans nos montagnes ? Êtes-vous capables de justifier votre avis ? Sinon, il suffira de demander le sien à Pascal Praud…

Portrait de l'auteur

Qu'avez-vous pensé de cette émission ? Vous avez d'autres exemples du même bois ?

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Portrait de l'auteur

Arnaud Lardé

Professeur agrégé en SVT

Professeur agrégé en Sciences de la Vie et de la Terre au Lycée Thibaut de Champagne à Provins depuis 2006.

Pur produit de la faculté des Sciences de Marseille, il tient sa vocation de sa passion pour la nature en général et la zoologie en particulier. Il transmet également sa passion en Anglais puisqu’il est responsable d’une section européenne.

Il participe également régulièrement la revue Espèces par la rédaction d’articles scientifiques de vulgarisation.

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Jean-Pierre Guilloteau

Bonjour, Je viens de lire (tardivement) votre article. Je l’apprécie beaucoup et il me fait du bien !! Je suis titulaire d’un doctorat en biophysique. J’ai travaillé une quinzaine d’années dans la recherche. Et puis je suis devenu Accompagnateur en Montagne, métier que j’exerce dans le Vercors depuis 12 ans. Depuis que j’ai quitté le milieu scientifique, je souffre beaucoup d’entendre tous ces gens qui donnent leur avis à tort et à travers, et qui se prennent pour des savants en ayant lu 10 lignes sur Internet, ou en ayant écouté une émission superficielle du genre de celle dont vous… Lire plus »

Gerin

Je n’ai pas de télévision et je suis ravie de ce choix en vous lisant ! En revanche je suis consternée par ce que vous rapportez : en effet comment fera le quidam pour comprendre le monde s’il ne s’informe que par ce biais ?
J’ai des élèves qui pensent que chaque opinion vaut bien celle de l’autre au prétexte que s’exprimer est un droit…
Courage !

Emmanuelle Cros

Oui, je connais un autre cas où la discussion de comptoir rejoint le lobbyisme primaire des laboratoires…. c’est l’ homéopathie. Tant d’inepties sont racontées que toute justification par l’exemple est dégradée au titre de “l’effet placebo”. Ni les éleveurs (chevaux, ovins, etc…), ni les particuliers, ni les medecins qui utilisent cette méthode sont invités à en parler. Personnellement, nous avons, mon mari et moi, adopté 5 chiens et 2 chats que nous soignons avec de l homéopathie. ..je ne suis pas sûre que l effet placebo, dont tous les anti-homéopathie se gargarisent, puisse être mis en avant. Nous nous soignons… Lire plus »

Merci pour ce témoignage. On dit souvent “le déchet le plus facile à recycler est celui qu’on ne produit pas”. Il en va de même pour les maladies à soigner…
Concernant les soins pour animaux, y compris domestiques, nous avions publié un article à propos des liens entre animaux et plantes, et comment les animaux peuvent se soigner eux-mêmes : https://blog.defi-ecologique.com/zoopharmacognosie/

Emmanuelle CROS

MERCI, je suis convaincu depuis longtemps… et cet article me conforte dans mes activités quotidiennes