Les artistes en proie au vivant

De tout temps, l’Homme a observé, retranscrit et modifié son environnement. L’art est un vecteur supplémentaire de l’appropriation de la matière vivante par l’humain. Ce qui est peut-être le plus impressionnant, c’est la fascination perpétuelle de certains artistes pour le milieu naturel et comment malgré les millénaires de notre présence sur terre, il y a la même fraîcheur entre les peintures rupestres préhistoriques et les œuvres biotechnologiques de notre époque. Les artistes seraient-ils en proie au mystère du vivant ?

Ce que vous allez apprendre

  • Les artistes, des êtres fascinés
  • En Chine, la peinture c’est la Vie
  • Une prise de conscience de certains liens
  • L’art et le vivant, même combat

Les artistes, des êtres fascinés

Comme si cette fascination ne se perdait pas avec les apprentissages successifs des civilisations, cette fascination entraîne une variété infinie de créations et de démarches intellectuelles qu’il est impossible d’aborder ici.

Je m’attacherai donc à resserrer mon propos sur quelque chose qui me touche et qui fait partie de mes préoccupations artistiques : la notion du trait, du geste comme représentation d’un élan vital. Pour mieux comprendre, il faut aller voir en Asie et la tradition des lettrés chinois.

La peinture en Chine

Dans la peinture chinoise, le végétal, le paysage et les pierres sont des sujets très souvent traités car ils correspondent à l’idéal de la peinture chinoise, comme définit par François Cheng dans Souffle Esprit :

Les peintres chinois qui sont formés d’abord par la calligraphie, ont une approche liée au trait du pinceau et à sa juste exécution dans une juste gestion du plein, du vide, pour transcrire la notion le plus correctement possible. En effet, le système d’écriture asiatique repose sur des idéogrammes (chaque signe représente une idée, un concept abstrait) alors que le nôtre repose sur un système alphabétique (le signe pour un son).

Les lettrés chinois ont parfois un élément — une pierre — qui est placée sur leur table de travail, utilisée à la contemplation et à la réflexion philosophique. Certaines pierres, représentant quelque part une quintessence du phénomène rocheux sur terre, sont considérées comme pleines d’un souffle de vie. Avec cette pierre choisie, le lettré chinois met en avant son très grand respect et son adéquation avec la nature. Les pierres de lettrés sont une marque ultime de la fascination de l’artiste pour le vivant.

Les plantes n’étaient pas uniquement sujet de peinture en Chine. Dès le premier siècle avant JC, le papier fut mis au point à partir de fibres végétales.

Visitez le site de la Bibliothèque de France qui propose des expositions virtuelles et notamment sur l’Histoire de l’Ecriture.

Liens entre artiste et vivant

En Europe, lorsque le papier arriva au Moyen-âge, les fibres végétales utilisées pour le fabriquer furent le lin et le chanvre. Ces deux plantes ont profondément marqué l’évolution de nos sociétés occidentales, en fournissant tissus, cordages, voiles, papier, huile, aliments et matériaux de construction encore aujourd’hui. Sans ces plantes et leurs usages (il est évident que ces usages ne sont pas toujours bénéfiques pour l’Humanité), outre l’habillement, pas de découverte du nouveau monde, pas d’esclavage ni de colonisation, pas de diffusion élargie des savoirs et que dire de la finance, de l’histoire des arts (rendez-vous compte sans huile de lin pas de Joconde…) et autres usages artisanaux actuels tels que le béton de chanvre et chaux.

C’est bien le propre de l’homme que de savoir utiliser les ressources de son environnement pour ses besoins et ses plaisirs mais il est parfois nécessaire de rappeler que nous sommes partie intégrante d’un système d’interdépendance.

Et c’est là une des places de l’artiste : témoigner des pensées et des comportements de ses contemporains, voire titiller leurs consciences.

Lorsque Michel Blazy à la Biennale de Lyon de 2015, nous présente des écrans d’ordinateur, des baskets, des appareils photos comme hôte à mousses et autres plantes, c’est une œuvre poétique mais également une réalité de la gestion de nos déchets liée à une certaine idée de l’économie qui nous est donnée à voir. Dans un registre jusqu’au-boutiste, le duo Art Orienté Objet pousse les limites de la bioéthique avec leur œuvre avant-gardiste Que le cheval vive en moi.

Fascination pour l’art et le vivant

En tout état de cause, l’art mêlé au vivant continue de susciter des interrogations, des recherches et des productions. Que cela soit dans un cadre institutionnalisé tel que la COP21 ou dans une tendance des pratiques artistiques, des appels à projet ou des commissariats d’exposition, l’art en ce moment fait la part belle à la biodiversité. Pour preuve, en région Grand Est (ma région de résidence), avec l’exposition Sublime, les grands tremblements au Centre Pompidou-Metz, avec les commissaires invités de COAL au CEAAC à Strasbourg ou encore les appels à projet artistiques récurrents des Parc Régionaux.

Centre Pompidou-Metz

Il y a quelque temps le Centre Pompidou-Metz a monté une exposition intitulée la Forme Simple — une très belle exposition qui abordait différents champs artistiques et scientifiques et où l’esprit asiatique de la forme simple – élan vital y était abordé.

Est-ce un bien ? Est-ce un mal ? Je n’en ai pas la moindre idée. Je rebondirai plutôt sur les propos de Monsieur Jacques Bonniel, entendus lors d’une conférence sur la place de l’artiste, où pour lui la question du développement durable n’était malheureusement pas (encore) un « mythe mobilisateur » de notre société comme ont pu l’être les mouvements féministes. Le débat est ouvert.

Défi-Ecologique vous recommandeSouffle-Esprit : Textes théoriques chinois sur l'art pictural8€30
Défi-Ecologique vous recommandeSur la route du papier7€10
Défi-Ecologique vous recommandeArt orienté objet : Marion Laval-Jeantet & Benoît Mangin19€

En résumé

Il restera à demander aux sciences humaines et fondamentales pourquoi et comment l’Homme dans sa physiologie et dans sa pensée, conserve certains acquis et en oublie d’autres.

À savoir comment par l’évolution et l’adaptation à son milieu l’Homme sait utiliser le feu, fait évoluer son langage, trouve de nouveaux outils, mais pour la protection de son milieu, de ses semblables et de ses productions remarquables, semblent se confronter à un perpétuel recommencement bien que le tout soit lié : tel l’art, le vivant reste le paradoxe de ce qui nous est inhérent et à la fois étranger.

Les spécialistes du sujet sont sur vos réseaux sociaux préférés

Sophie-Dorothée Kleiner

Sophie-Dorothée Kleiner

En parallèle de ses missions en médiation culturelle, elle investit des lieux singuliers pour exposer des œuvres intimistes et sensibles. Sa pratique, liée au dessin et au geste pictural, se diversifie grâce à des collaborations et des projets pluridisciplinaires pour mieux décliner son questionnement sur l’espace de création, de pensée et de vie.
Depuis 2014, elle collabore avec DEFI-Ecologique et développe également LANTERNE - espace de rencontres artistiques.
N'hésitez pas à la contacter par e-mail : sdkleiner@orange.fr.
Sophie-Dorothée Kleiner

Les derniers articles par Sophie-Dorothée Kleiner (tout voir)

Vous aimerez aussi...

Poster un Commentaire

Soyez le premier à commenter !

Notify of
avatar
wpDiscuz