Interview du chef de projet Grand Hamster : Julien Eidenschenck

Grand hamster d'Alsace près de son terrier Philippe Massit

La plaine d’Alsace abrite l’une des espèces de mammifère les plus menacées de France : le Grand hamster (ou hamster commun). Encore très répandu en Alsace (seule région française de présence de l’espèce) jusqu’au début des années 70, comptant alors plus d’un million d’individus, ce rongeur ne compte plus que quelques centaines de représentants aujourd’hui.

Grâce à cet interview de Julien Eidenschenck, chef de projet du programme de sauvegarde, nous vous proposons de découvrir les détails de la conservation d’une espèce !

Ce que vous allez apprendre

  • Comment s’est déroulé et se déroule encore le programme de sauvegarde
  • Quelle place pourrait avoir le programme de sauvegarde du Grand hamster
  • Quels sont les dangers qui pèsent actuellement sur le Grand hamster

Le Grand hamster d’Alsace

Grand hamster d'Alsace descendant dans son terrier Philippe Massit

On retrouve le Grand hamster dans une quinzaine de communes alsaciennes, contre plus de 300 communes en 1972, réparties dans trois secteurs.

Il y a 40 ans, dans notre pays, le Grand hamster vivait dans une relative indifférence à l’exception des agriculteurs d’Alsace qui le combattaient légalement en raison d’importants dommages aux cultures. Aujourd’hui, une partie des enfants et petits-enfants de ces exploitants agricoles questionnent leurs pratiques culturales pour chercher à préserver les dernières populations d’une espèce qui pourrait devenir un emblème de l’Alsace.

L’artificialisation du milieu de vie du Grand hamster est un autre facteur à l’origine de son déclin.

Sa préservation fait l’objet d’un Plan national d’actions (PNA) et d’un projet LIFE ALISTER (cofinancé par l’Union Européenne) portés respectivement par l’Etat et la Région Grand Est, associant les mondes associatif et agricole, ainsi que des organismes publics de développement et de recherche.

  1. Cela fait désormais près d’une dizaine d’années que vous êtes en charge de la mission Hamster à l’ONCFS (Office National de la Chasse et de la Faune Sauvage). De PNA (Plan National d’Actions) en LIFE+, qu’est-ce qui a vraiment changé dans la prise en charge de la conservation du Grand hamster d’Alsace depuis ses débuts ?

    Relâché de grand hamster d'Alsace Philippe Massit / ONCFS

    Aujourd’hui, il est devenu possible d’aborder cette espèce et les enjeux de sa préservation devant plusieurs dizaines d’agriculteurs venus spécialement en réunion pour traiter ce sujet. Ceci n’aurait pas été envisageable voici seulement 10 ans.

    La décennie 1996-2006 avait été dédiée à l’acceptation de l’espèce par le monde agricole et par le lancement d’études de terrain, en partenariat avec les pays voisins (Allemagne, Pays-Bas et Autriche principalement).

    Mais c’est l’initiation d’un contentieux européen en 2007, sous l’impulsion d’une association alsacienne de préservation de l’environnement, qui a conduit la profession agricole à s’engager à préserver le Grand hamster.

    En 2008, en tant qu’opérateur du projet agro-environnemental hamster (stratégie de restauration de l’habitat), l’ONCFS a accompagné le passage d’une préservation reposant sur des contrats agricoles individuels à un dispositif de gestion collective de l’assolement agricole (MAE collective hamster).

    Depuis 2013, les 150 agriculteurs engagés dans le programme, adhérents à l’association « Agriculteurs et Faune Sauvage d’Alsace », intègrent peu à peu l’enjeu hamster dans leurs modes de culture.

    Depuis 2014, une coopérative d’utilisation de matériel en commun (CUMA de la Plaine) a été créée pour acheter du matériel agricole spécifique dédié à faire évoluer les pratiques agricoles pour les rendre plus favorables à l’espèce. Une quinzaine d’agriculteurs y sont engagés.

  2. Julien Eidenschenck

    Portrait de Julien Eidenschenck Julien Eidenschenck

    Julien Eidenschenck est un ingénieur des travaux spécialisé en agriculture et environnement.

    Après une incursion de 3 ans à Bordeaux pour des études dans le domaine de l’agro-environnement (ENITA de Bordeaux), il est revenu en 2004 dans son Alsace natale.

    Les défis ne manquent pas dans cette région dont le développement économique s’est fait, comme ailleurs, au détriment des équilibres naturels. Depuis 2008, il occupe le poste de chef de projet Hamster à l’ONCFS.

  3. Peut-être encore plus que pour d’autres espèces, la protection du Grand hamster d’Alsace a de tout temps fait polémique. Comment s’explique le manque de consensus sur ce sujet ?

    En France, le Grand hamster vit sur un territoire marqué par des enjeux très contradictoires. Préserver l’espèce sur le long terme implique la préservation de terres agricoles via une maîtrise de l’artificialisation des sols.

    Ceci n’est pas simple lorsque les principales populations de l’espèce se trouvent aux portes de Strasbourg, en plaine d’Alsace, région densément peuplée avec une forte dynamique de développement.

    Le hamster pourrait être objectivement considéré comme l’allié des agriculteurs pour le maintien de la vocation agricole du foncier. Mais sur des territoires agricoles très productifs, marqués par exemple par le développement de la monoculture du maïs (défavorable à l’espèce), cette convergence d’intérêts entre hamsters et agriculteurs n’est pas immédiate. Tout ceci n’est pas propice au développement de conditions favorables à l’espèce.

    Malgré tout, le maintien du hamster est une chance pour les générations futures, à la fois en termes de maintien de diversité biologique agricole, patrimoniale et aussi, car un monde où nous aurons réussi à sauvegarder l’espèce sera forcément différent, plus beau, plus respectueux de la nature.

  4. Beaucoup de choses ont été expérimentées, pérennisées ou non avec un budget conséquent, depuis les débuts de la protection de cette espèce. Quelle place, en matière de retours d’expériences, pourrait avoir le projet de sauvegarde du Grand hamster au niveau national ou européen ?

    Grand hamster d'Alsace dans son terrier Philippe Massit

    La faune sauvage inféodée aux grandes cultures est très fragilisée. Le Grand hamster est un modèle d’étude très intéressant pour contribuer au développement d’agrosystèmes productifs compatibles avec la préservation du patrimoine naturel, dont la faune sauvage.

    Les caractéristiques biologiques du Grand hamster sont les suivantes :

    1. Domaine vital inférieur à deux hectares et capacités de déplacement limitées à quelques centaines de mètres par an
    2. Durée de vie moyenne courte inférieure à 2 ans

    Elles le rendent particulièrement dépendant des techniques culturales dans chaque parcelle, du maillage de cultures, des rotations agricoles et, également, de la configuration du parcellaire (liée aux aménagements fonciers).

    Mieux connaître l’espèce et comprendre les facteurs agricoles favorables ou défavorables à son développement impliquent la capacité à étudier la dynamique de populations sauvages en plein champ, dans des zones où les conditions agro-environnementales sont connues et bien décrites.

    Les agriculteurs doivent être d’accord pour que des scientifiques arpentent leurs parcelles pour, par exemple, suivre des individus marqués. Ils doivent également donner un maximum d’informations sur leurs pratiques culturales.

    Pour tester des facteurs agricoles spécifiques (moisson versus non moisson ou impact du semis sous couvert d’intercultures), il faut être en mesure de créer des sites expérimentaux « grandeur culture » intégrant des parcelles entières, en zones de production agricole conventionnelle.

    Ceci peut s’envisager par des partenariats individuels avec quelques agriculteurs mais l’expérience de l’ONCFS indique, si cela est possible, qu’il y a une grande valeur ajoutée à travailler en partenariat direct avec la chambre d’agriculture (conception des essais, conventionnement des parcelles, valorisation des données agronomiques, etc.).

    De 2010 à 2012, pour améliorer les lâchers de hamsters d’élevage, puis depuis 2014 (Projet LIFE+ ALISTER), une coopération très étroite entre l’ONCFS et la Chambre d’Agriculture d’Alsace a permis de tester l’impact sur le Grand hamster de couverts végétaux améliorés et de dispositifs de protection vis-à-vis de la prédation terrestre.

    Dans le cadre du projet LIFE+, des machines agricoles spécifiques ont été achetées par la CUMA de la Plaine avec l’appui de fonds européens. Semoir direct, herse étrille, houe rotative et striptill ont permis de tester des pratiques agricoles améliorées en faveur du Grand hamster.

    Sous-semis de trèfle en mars à travers un blé d’hiver et semis de maïs sur un champ labouré en bandes (striptill) dans un couvert de trèfle vivant sont deux pistes testées depuis trois ans. Les objectifs sont :

    1. Rendre la culture du blé encore plus favorable à l’espèce.
    2. Rendre le maïs favorable au hamster, ce qui n’est pas le cas actuellement.

    Si des résultats probants sont atteints d’ici 2018, cela pourrait ouvrir la voie à une amélioration substantielle de l’habitat du Grand hamster au cours de la décennie à venir, au sein de l’ensemble des aires de présence actuelle et au-delà, pour accompagner la reconquête de ses anciens territoires par le Grand hamster.

    Cela validerait ainsi a posteriori la position française consistant à privilégier l’adaptation agronomique des agriculteurs et à ne pas créer de grandes réserves à hamster au sein desquelles la production agricole serait partiellement ou totalement empêchée.

  5. Office National de la Chasse et de la Faune Sauvage

    Etablissement public sous la double tutelle des Ministères chargés de l’Ecologie et de l’Agriculture, l’ONCFS remplit cinq missions principales répondant aux axes majeurs de la dernière Conférence environnementale, dans la suite du Grenelle de l’Environnement :

    • La surveillance des territoires et la police de l’environnement et de la chasse.
    • Des études et des recherches sur la faune sauvage et ses habitats.
    • L’appui technique et le conseil aux administrations, collectivités territoriales, gestionnaires et aménageurs du territoire.
    • L’évolution de la pratique de la chasse selon les principes du développement durable et la mise au point de pratiques de gestion des territoires ruraux respectueuses de l’environnement.
    • L’organisation de l’examen et la délivrance du permis de chasser.
  6. Le programme de réintroduction par le lâcher de hamsters d’élevage, piloté par l’ONCFS, reste un outil indispensable de sauvegarde de l’espèce. Depuis quelques années, cet outil intègre les mesures de compensation à des destructions de l’habitat de l’espèce (en complément d’actions de restauration des habitats).

    Des bruits de couloirs font état de la vente de Grands hamsters d’élevage à bon prix pour financer des lâchers compensateurs. Monétiser une espèce en voie de disparition serait donc une solution pérenne ?

    Aujourd’hui, malgré un engagement croissant en matière de préservation, avec un budget conséquent et une diversité d’acteurs impliqués, le verre d’eau est à moitié plein.

    • L’espèce n’a certes pas disparu mais nous n’observons toujours pas d’accroissement des populations sauvages.
    • Le hamster reste en danger d’extinction en France et devient vulnérable au niveau de l’ensemble de son aire de répartition mondiale.
    • Les dispositifs de compensation doivent, conformément au droit européen, garantir le maintien ou l’amélioration de l’état de conservation de l’espèce dans les zones impactées par des destructions.
    • Les fonds dédiés aux compensations devraient idéalement être conditionnés à la preuve d’une efficience biologique ou écologique sur le terrain.

    Or, aujourd’hui, à la lumière des retours d’expériences français (dont les résultats en demi-teinte du PNA français) et européens, cette garantie de résultat fait encore défaut, principalement car on est dans encore dans l’incapacité à recréer des conditions d’habitat favorables à l’espèce.

  7. Une forte pression urbanistique et une agriculture productiviste placent ce caractériel hamster en situation plus que délicate (officiellement moins de 1 000 individus en 2016). Ce rongeur de 400 grammes classé nuisible jusqu’en 1993 aura-t-il une place dans la société de demain ?

    Champs favorables à la présence de grand hamste en Alsace Philippe Massit / ONCFS

    Tous les acteurs engagés depuis une quinzaine d’années dans le cadre du Plan national d’actions Hamster du PNA s’y emploient, mais la partie est encore loin d’être gagnée.

    Le déclin rapide d’une espèce au fort potentiel reproductif (2 à 3 portées de 5 à 7 petits par an en habitat favorable) illustre l’impact délétère du mode de fonctionnement de notre société sur son milieu de vie.

    Qui aurait imaginé une possible disparition de cet ancien nuisible il y a seulement 30 ans ? Le Grand hamster est, malgré lui, un lanceur d’alerte environnementale.

    Le Grand hamster est impacté négativement par le manque de diversité végétale dans les parcelles agricoles ou encore, par le manque de couvert végétal nourricier et protecteur durant la saison d’activité de l’espèce, résultant de l’évolution des pratiques agricoles.

    De plus, depuis 2016, le lien entre le déclin de l’espèce et les dérèglements climatiques est scientifiquement établi. Le poids moyen d’un hamster en sortie d’hibernation a diminué d’environ 20% entre les années 1930 et aujourd’hui en raison d’un accroissement des pluies hivernales (passage d’un climat continental à un climat à tendance océanique) et de l’augmentation des surfaces cultivées en maïs.

    Les dérèglements climatiques renforcent les effets des facteurs négatifs déjà connus (agriculture intensive et artificialisation du territoire). Vouloir préserver le hamster sur le long terme (les 500 prochaines années, soyons optimistes) invite par conséquent à tout faire pour lutter contre ces changements climatiques.

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En résumé

Le Grand hamster est un grand stimulant de l’intelligence collective car sa préservation questionne les modes de développement agricole, urbain et économique d’aujourd’hui et de demain.

C’est un défi écologique majeur dont la résolution locale pourrait contribuer aux enjeux globaux à l’échelle de notre Terre.

Julien Hoffmann

Que faudrait-il concrètement faire pour sauver le Grand hamster d’Alsace ?

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Julien Hoffmann

Fondateur chez DEFI-Écologique
20 ans de fascination pour la faune sauvage de programme de réintroduction en parcs zoologiques et désormais entrepreneur au sein d’une Coopérative d’Activité et d’Emploi : Participer à notre avenir en transmettant et débattant, un nouveau défi !
N'hésitez pas à me contacter par e-mail : julien@defi-ecologique.com.
Julien Hoffmann

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