Interview d’Arnaud Schwartz, nouveau président de France Nature Environnement

Après trois années de présidence, Michel Dubromel cède, dans la continuité, la place à Arnaud Schwartz, élu le 4 avril dernier à la tête de France Nature Environnement qui réunit 3 500 associations et 900 000 personnes.

Du groupe local au bureau régional, il y a exercé à peu près tous les niveaux de responsabilité possibles jusqu’à devenir président-fondateur de France Nature Environnement Grand Est en décembre 2016.

Homme de terrain pluridisciplinaire, ce qui n’est pas pour nous déplaire, il répond à nos quelques questions en ces temps incertains et en prémisses du « monde d’après », même si une prise de poste dans de telle conditions limite les marges de manœuvre.

Ce que vous allez apprendre

  • Comment Arnaud Schwartz projette FNE dans le monde d'après
  • Quel est son cursus
  • Comment il voit FNE
  • Dans quelles actions il va emmener FNE

En pleine pandémie du COVID-19, nombreux sont ceux, comme nous, qui craignent réellement un « retour à la normale comme en 40 », c’est-à-dire que rien ne change une fois déconfinés.
Comment comptez-vous participer à ce que le monde bouge enfin une fois la sortie de crise entamée ?

Avec FNE, on ne va pas attendre de sortir de la crise pour faire bouger le monde, c’est dès maintenant que l’on entre en contact avec les décideurs, au niveau public essentiellement (de Matignon, aux ministères, en passant par l’Élysée), mais aussi au niveau des entreprises ou encore des syndicats de travailleurs ou d’employeurs.

On échange d’ores et déjà sur nos idées respectives, nos réflexions communes. On discute et on fait passer des messages forts pour la suite ! Le jour d’après ne doit pas ressembler à celui d’avant : d’ici à 2030 notre société a besoin d’inverser la courbe d’effondrement des espèces et de limiter le réchauffement climatique selon l’objectif d’une hausse maximale de 1,5 à 2° Celsius inscrit dans les Accords de Paris.

Ceci doit naturellement aussi passer par une réduction de notre empreinte écologique à moins d’une planète par an (que ce soit à l’échelle de l’individu ou à celle des collectivités, des États, de l’UE et du monde entier).

Vous dites souhaiter amplifier le dialogue tel que débuté par votre prédécesseur, avec « tous les acteurs de la société, bien au-delà de la sphère environnementale et de l’échelle locale à l’échelle européenne ».
Quelles pistes envisagez-vous en premier lieu ?

Justement les pistes de réflexion, comme vous le comprenez, c’est d’essayer de s’adresser à un maximum d’acteurs différents pour trouver le point d’équilibre qui fasse consensus sur le fait que l’on ne va absolument pas pouvoir repartir comme avant. C’est maintenant ou jamais que les choses se jouent.

Ce qui se profile, ou du moins ce qui nous semble crucial à nous, c’est de mettre en débat nos visions d’avenir. Il faut faire tout cela en toute transparence en mettant sur la place publique les idées des uns et des autres. Il faut que les points de vue de chacun puissent être connus.

Au-delà des organisations de la société civile qui siègent au Comité Économique et Sociale et Environnemental français (CESE) nous souhaitons pouvoir y inviter nombre d’organisations œuvrant par exemple dans le domaine de solidarité, de la santé, des associations d’élus, des parlementaires, des jeunes pour le climat et des universitaires.

Mais ce n’est pas tout : il me semble aussi souhaitable d’avoir pour témoins les citoyennes et les citoyens en faisant cela de manière ouverte pour que tout le monde soit au fait des dissensions lors des échanges. Puis, sur les points pour lesquels le consensus ferait défaut, pourquoi ne pas imaginer de leur donner la capacité de trancher, par exemple à travers un dispositif de votation.

Observateur de ce dispositif, le gouvernement pourrait ensuite se sentir d’une certaine manière mandatée pour mettre tout ceci en musique du point de vue budgétaire et législatif.

À Bruxelles aussi, Arnaud Schwartz a beaucoup à faire
À Bruxelles aussi, Arnaud Schwartz a beaucoup à faire Arnaud Schwartz

Pour l’instant, le CESE est un bon réceptacle à l’organisation à venir d’une telle conférence de la résilience et de toute une série d’évènements qui l’accompagnerait et qui sont à organiser prochainement. Même s’il faudrait aller au-delà des membres actuels et j’insiste là-dessus, le CESE a le personnel pour et il a le savoir-faire.

Pour la méthode, enfin, nous voulons faire appel à des experts extérieurs, en l’occurrence des universitaires pour le cadrage et surtout pour le lancement de la démarche.

C’est là une démarche tournée vers l’extérieure pour France Nature Environnement qui est déjà en dialogue avec des groupes très structurés sur le sujet, comme le Pacte du pouvoir de vivre, mais qui mobilise aussi tout son réseau avec 3 500 associations et 900 000 personnes. Des organisations environnementales comme des fondations et autres réfléchissent avec nous à un certain nombre de propositions pour le monde d’après.

Mais en interne, FNE fait aussi un travail pour préparer des éléments précis qui n’ont pas encore vocation à être posés sur la table maintenant. Ce sont des éléments qui renvoient à nos plaidoyers habituels parce qu’il faut rappeler que cela fait 50 ans maintenant que l’on s’intéresse à tout ce qui peut faire en sorte que notre monde soit vivable et donc on s’intéresse aux alternatives dans l’habitat, l’agriculture, l’énergie, l’eau, les questions de pollution, de développement industriel et économique alternatifs qui permettent de maintenir un climat vivable et une biodiversité riche qui constitue notre assurance vie.

Là-dessus nous sommes en train de préparer des propositions fortes, fruits de décennies de militantisme et d’avancées scientifiques qui sont adaptées à la situation actuelle et que nous mettrons au débat en temps voulu.

Cursus d’Arnaud Schwartz

Le questionnement d’Arnaud a commencé dès le collège, confronté à l’incohérence entre les consignes des professeurs et les actes sur le terrain. Cela, il le dit bien, l’a au moins « obligé à comprendre le monde dans lequel on vit par soi-même plutôt que de croire simplement ce que l’on nous enseigne ou l’on nous explique ».

Avec une curiosité et un esprit critique forgé au fil des années, c’est pour la Nature qu’il a voulu faire quelque chose car sans elle nous ne serions rien, tant on en fait partie. À ses yeux, évoluer dans un environnement où l’humanité s’insère harmonieusement va rapidement devenir le seul moyen de continuer à développer notre société.

Son choix de formation initiale (en génie biologique, génie de l’environnement et aménagement du territoire) a été fait dans cet état d’esprit là, en étudiant alors tout ce qui tourne autour de la biologie et de l’environnement sous un angle technique parce qu’il y avait besoin, pour lui, d’aller au-delà de la philosophie ou des sciences humaines qu’il a également étudié avec plaisir. Tout ceci lui a notamment permis de comprendre les processus décisionnels et les enjeux inhérents aux différentes sphères liées aux activités économiques qui impactent notre cadre de vie et nos possibilités futures d’existence.

Petit moment d'apiculture en famille
Petit moment d'apiculture en famille Arnaud Schwartz

L’aménagement du territoire qui permet de s’intéresser plus finement à des problématiques type transport, habitation, énergie, etc. a été une école de formation très riche pour lui avec des intervenants professionnels passionnés qui lui ont permis rapidement d’être en prise avec les réalités professionnelles contemporaines.

Ainsi, il a débuté sa carrière comme chargé de développement, sur un poste pluridisciplinaire en coopération transfrontalière, par la création de ce qui allait devenir l’Eurodistrict Regio Pamina. Ceci l’a notamment amené à piloter un agenda 21 régional franco-allemand et à participer à divers travaux franco-germano-suisses de la Conférence du Rhin Supérieur, avec des problématiques, dès le début des années 2000, qui concernaient la transition énergétique et le réchauffement climatique.

Le parallèle entre son engagement associatif et son investissement professionnel a toujours été que de « veiller à ce que la qualité des politiques développées se traduise avant tout par une qualité de vie apportée aux personnes concernées » cela devant, à son sens, forcément inclure la protection de la Nature. Cette démarche l’a poussé à rechercher une cohérence au-delà de ses activités professionnelles ou associatives, ce qui s’est traduit, en partie, par le fait de cultiver sa propre terre, de pratiquer l’apiculture, et de bichonner arbres et arbustes pour transformer ses fruits et légumes de mille et une façons.

Pour vous qui représentez désormais la fédération, France Nature Environnement, c’est quoi ?

FNE, c’est LA plus grande fédération française de protection de la Nature et de l’Environnement avec ses très nombreuses associations et tellement de gens investis dedans !

C’est la fédération qui a permis la naissance de la protection de la Nature et de l’environnement d’un point de vue juridique et politique en France avec la création d’un Ministère, les premières grandes lois de protection de la Nature mais aussi la création des premiers parcs nationaux et de réserves naturelles. On sensibilise plus de deux millions de personnes chaque année sur des actions très concrètes de terrain et on est aussi dans la construction du droit autant que dans l’opposition à tout ce qui peut nuire à l’environnement.

FNE agit donc dans le cadre de la justice pour une meilleure protection de l’environnement et, au-delà de la sensibilisation ou de l’opposition, notre mouvement est surtout dans la proposition depuis des décennies. Mettre en valeur d’autres formes de pratiques ou d’activités pour un monde plus vivable c’est aussi notre boulot.

Une des affiches de campagne de sensibilisation de FNE 2011
Une des affiches de campagne de sensibilisation de FNE 2011 France Nature Environnement

Le type d’alternatives que nos membres ont développé depuis l’origine touchent autant à l’agriculture bio qu’aux énergies renouvelables en passant par l’ESS ou encore l’insertion par le travail. C’est ça aussi FNE, c’est des membres qui, au-delà de leur engagement dans la protection de la Nature, sont aussi inscrits dans un engagement de justice sociale et environnementale.

Il convient aussi de préciser que FNE est en quelque sorte le porte-parole de ceux qui n’ont pas de voix. Comme les générations futures qui n’ont pas encore droit de cité ou les espèces de notre faune et flore qui n’ont pas de voix pour s’exprimer, mais aussi parmi nous les plus fragiles qui n’ont pas voix au chapitre et ceci pas qu’en France. Avec un tel réseau il est normal que FNE ait aussi une vocation internationale en s’inscrivant dans la nécessité de revenir à une empreinte écologique à moins d’une planète par année.

Encourager à la modération, voire faire revenir à la raison et à la sobriété tous ceux à travers le monde qui sont allés trop loin, pour tendre vers toujours plus de solidarité, n’est pas une mission que nous prenons à la légère. Elle est essentielle si on veut faire de ce monde un monde vivable et en paix.

Nous avons proposé à plusieurs associations de toucher une partie des ventes du banc Refuge, si tant est qu’elles trouvaient des structures intéressées pour en commander.
À priori tout le monde y gagnerait (à commencer par la biodiversité), pourtant nous n’avons pas encore trouvé d’association répondant favorablement à notre proposition. Comment expliquez-vous cela ?

Le banc Refuge que vous avez développé on l’a regardé sous l’angle technique et naturaliste. Technique au sens de l’aménagement urbain et naturaliste sous l’angle biodiversité avec les insectes et tous les animaux qui vont se nourrir de ces derniers, notamment les oiseaux.

On l’a vu comme une création géniale et on a un regard très bienveillant dessus.

Je ne saurais pas expliquer à la place des associations qui n’ont pas voulu en faire la promotion pourquoi elles ne l’ont pas fait, je suis donc tout simplement incapable de vous répondre.

Apporter réponses aux défis environnementaux est un enjeu de taille au service duquel vous voulez mettre toute la puissance fédérale de France Nature Environnement.
En matière de biodiversité stricto sensu, quels sont les sujets à aborder le plus rapidement d’après vous ?

Pour nous côté biodiversité et pour l’année 2020 l’enjeu premier était de préparer le congrès de l’UICN à Marseille en juin parce que l’évènement avait une portée internationale à l’image des COP climat.

Ces évènements sont reportés pour des raisons que tout le monde connait, mais il n’empêche que nous avions préparé toute une batterie de motion qui demande des avancées dans les politiques de protection de la biodiversité qu’il serait trop long de citer ici (pour plus de renseignement, n’hésitez pas à contacter FNE puisque ces mêmes motions avaient vocation à être défendues dans d’autres congrès partout sur la planète.

Nous avions aussi préparé, en matière de biodiversité, une brochure à destination des élus notamment municipaux là aussi pour coller au contexte. Elle est disponible sur notre site et est intitulée « la Nature c’est notre futur ». C’est une brochure qui se veut accessible et qui montre tout ce qu’il est possible de faire très simplement sur une commune avec par exemple la valorisation des forêts ou tout ce qu’il est envisageable de faire à travers le patrimoine arboré, mais aussi en matière de ressources en eau, d’urbanisme, de gestion des sols ou encore du climat.

Un petit regard sur la Nature
Un petit regard sur la Nature Arnaud Schwartz

Pour exemple de ce que l’on attend en matière de biodiversité, ce sont des mesures de protections fortes pour au moins 10% des surfaces de la planète. Et quand on dit protection forte on ne parle pas juste sur le papier mais bien avec des moyens humains et financiers pour s’assurer que les mesures de protection sont respectées. Au-delà de cela il faut que toutes ces zones de protection soient beaucoup plus interconnectées afin que les espèces puissent facilement se déplacer d’un endroit à un autre sans quoi nous savons pertinemment que l’appauvrissement génétique des populations accélère la disparition des espèces en réduisant leur capacité à faire face aux nouveaux défis qu’elles doivent relever. C’est là une mesure urgente à mettre en place tout en ayant la capacité de vérifier qu’elle est réellement appliquée sur le terrain.

Enfin, pour en revenir à l’actualité, du fait de notre vulnérabilité remise en lumière par le coronavirus, nous avons encore d’autres demandes concrètes à présenter.

S’il était une loi applicable au niveau européen que vous voudriez faire promulguer en un claquement de doigt, laquelle serait-elle ?

Campagne 2016 qui donne envie…
Campagne 2016 qui donne envie… France Nature Environnement

Si on pouvait effectivement avoir une loi européenne déclinable aux niveaux nationaux et locaux avec une telle facilité je choisirais d’avoir une définition juridique de l’empreinte écologique avec pour objectif que cette empreinte revienne à moins d’une planète par an d’ici à 2030.

Ça impliquerait un bouleversement extrêmement rapide de nos modes de vie puisque l’on fonctionne actuellement sur la base du double, ce qui mériterait bien un claquement de doigts. Mais il en faudra probablement plus avant d’y arriver, alors, en tant que représentant de France Nature Environnement au Comité Economique et Social Européen, pourquoi ne pas porter prochainement cette idée ?

Pour conclure

Une prise de responsabilité en des temps aussi incertains et troublés n’est pas anodine, surtout dans un contexte où les attentes de la société civile sont de plus en plus fortes sur le sujet de la protection de la biodiversité et de l’environnement en général.

Gageons qu’Arnaud Schwartz aura la pugnacité et l’énergie de porter le combat sur tous les fronts où il doit être mené et qu’il saura faire évoluer les mentalités au détriment d’un ancien monde qui s’éloigne de plus en plus chaque jour.

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Et vous, qu’attendriez-vous de France Nature Environnement ?

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Portrait de l'auteur

Julien Hoffmann

Rédacteur en chef — DEFI-Écologique

Fasciné depuis 20 ans par la faune sauvage d'ici ou d'ailleurs et ayant fait son métier de la sauvegarde de celle-ci jusqu'à créer DEFI-Écologique, il a également travaillé à des programmes de réintroduction et à la valorisation de la biodiversité en milieu agricole.

Il a fondé DEFI-Écologique avec la conviction qu'il faut faire de la protection de l'environnement un secteur économique pour pouvoir réellement peser sur les politiques publiques.

 Julien est membre de DEFI-Écologique.

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