Le loup en Alsace : les lieux qu’il fréquente parlent à la mémoire des hommes !

Loup en Alsace, devant un soleil couchant
Loup en Alsace, devant un soleil couchantKaz

Les loups, carnassiers mal-aimés et mal famés ont suscité bien des mythes et des légendes, dont l’Alsace n’est pas exempte.

La disparition physique du loup remonterait à 1908 dans le Sundgau, à Hirtzbach. Mais bien des loups ont continué de défrayer la chronique par la suite et ce jusqu’aux épisodes épiques des « Bêtes des Vosges » de 1977-1978 et 1994.

Si le loup en Alsace a été plus précocement éliminé que dans le reste de la France, où celui-ci s’éteint dans les années 1930, il n’en a pas moins forgé une mémoire autour de sa présence entre plaine, piémont et montagne Vosgienne.

En effet, combien de toponymes ne portent-ils pas le souvenir de cet ancrage passé à notre région ?

Ce que vous allez apprendre

  • Que le loup en Alsace a marqué l’Histoire des Hommes
  • En quoi le loup s’invite dans la mythologie
  • Comment le loup prend sa place sur un territoire d’Hommes

Des loups au cœur du Nideck, entre Histoire et légende

Vue de la vallée du Nideck
Vue de la vallée du NideckPernmith

Les loups ont vécu en Alsace et dans le massif vosgien, dès l’époque romaine. Ils ont parcouru et délimité des territoires, occupé des espaces jusqu’à définir dans la conscience humaine des « lieux de mémoire ».

Ces lieux, empreints de nostalgie, évoquent la présence passée de l’animal dans nos contrées, surtout dans la vallée de la Mossig et au cœur des massifs du Schneeberg.

En effet, le val aux loups (wolfstahl) au pied du Nideck, n’était-il pas un lieu de passage de prédilection des canidés ?

Peut-être que ce lieu-dit évoque d’autres loups, au visage humain, des bandes armées détroussant les passants et aventureux à la tombée de la nuit, à quelques encablures du col des Pandours.

Hugues-le-loup

Roman paru en 1859, il raconte la légende d’un seigneur vosgien, maître du château du Nideck et victime d’un envoûtement qui frappe sa famille depuis plusieurs générations.

C’est ici que la légende rattrape l’Histoire, car qui pourrait nier le lien hypothétique entre Hugues, comte de Nideck et le val aux loups ? Erckmann et Chatrian n’ont-ils pas relaté à merveille la descendance lupine de Hugues le loup à l’étrange comportement ? La louve se trouvait représentée en effet sur le blason de la lignée des Nideck, dessinant ainsi une mémoire vivante, un symbole nobiliaire distinctif.

Si le loup détient un toponyme dans la vallée, la tradition alsacienne conserve le souvenir d’un lieu-dit lupin sur un sommet de montagne.

Sur la route de Dabo, dominant le village médiéval d’Obertsteigen et sa chapelle romane du XIIIe siècle, siège le Wolfsberg, « la montagne (ou colline) du loup ».

Ce lieu est désormais dénommé Valsberg et est couronné d’un relais hertzien. Peut-être qu’en ce lieu dominant la vallée de la Mossig et offrant un superbe panorama, résonnait en chœur les mélopées des meutes de loups occupant le massif du Schneeberg à l’époque médiévale ?

Sur cette cime, les loups faisaient-ils entendre dans la vallée l’écho de leurs hurlements altiers les soirs de pleine lune ? En tout cas, cette éminence, également zone de frontière entre les départements du Bas-Rhin et de la Moselle, a retenu le loup comme marqueur territorial.

Les armoiries liées au loup

Blason de la commune de Marckolsheim
Blason de la commune de MarckolsheimChatsam

Il est intéressant de noter que nombre de familles nobiliaires, comme les Nideck ou les Nassau-Saarbrucken, se revêtent de la bannière du loup, ceci marquant le respect et la crainte éprouvés envers cet animal.

L’animal sert, à travers le blason, de talisman, de protection. Son effigie représente pour le comte la force, le courage et l’endurance. Le loup est appelé en effet le marathonien.

Il dispose de qualités d’endurance exceptionnelles, puisque sous la contrainte, il est capable de parcourir plus de 100 kilomètres par jour. Le blason transfère, selon Michel Pastoureau, spécialiste en héraldique (étude des armoiries), les qualités de l’animal à l’homme, comme si Hugues se revêtait au sens propre d’une peau de loup.

Gravure sur bois Werewolf traitant de lycanthrope - 1512
Gravure sur bois Werewolf traitant de lycanthrope - 1512Lucas Cranach l'Ancien

De plus, le mythe du loup-garou ou de la lycanthropie est bien présent en Alsace, dans le conte fantastique d’Hugues-le-loup. C’est pour renforcer la lignée que du sang de loup est nécessaire. Le monde sauvage vient ici, et par l’entremise du loup, à la rescousse du monde humain. Il est cathartique.

C’est pourquoi les géants du Nideck, revitalisés aujourd’hui dans la pierre, prirent des louves pour femmes. En effet, selon la légende et Guy Trendel dans ses « Contes et récits étranges du pays d’Alsace », chaque siècle un descendant homme ou femme de la lignée se transformait en demi-loup.

Les deux auteurs originaires de Grand-Soldat et de Phalsbourg ont ainsi recueilli ces témoignages de la mémoire locale, glanant le champ de leur moisson littéraire.

D’ailleurs, entre Dabo et Saint-Quirin culmine le petit et le grand Wolfskopf, « tête de loup », bordant la Sarre rouge ainsi que la rivière Wolfbach. Tout comme la cabane du loup (wolfhütte) se trouve toute proche du rocher Saint-Léon.

Le passage symbolique par la peau du loup se révèle être un acte d’initiation et a des vertus semblables au mythe de Lycaon, errant durant neuf années en loup pour avoir osé donner aux Dieux de la chair de ses enfants à un banquet.

L’errance sous la peau du loup doit mener le comte à la sagesse, comme dans les traditions antiques d’Arcadie.

Le loup noir du Kronthal

Mais le loup en Alsace a également eu un retentissement plus bas dans la vallée, dans le Kronthal, entre Wasselonne et Marlenheim, sur un territoire sur lequel s‘exerçait justement le droit de ban des Nideck.

Les loups étaient en effet nombreux sur ce territoire aux XVIe et XVIIe siècles, malgré les nombreuses battues.

Gravures du traité de physionomonie de de Ch. Lebrun et Morel d'Arleux rapprochant l'Homme du loup
Gravures du traité de physionomonie de de Ch. Lebrun et Morel d'Arleux rapprochant l'Homme du loupCh. Lebrun et Morel d'Arleux

Dans la vallée de la Mossig au Kronthal, la rivière se resserrait en une gorge étroite. Sur ce chemin étroit, les parois de grès qui ont servi à la construction de la cathédrale de Strasbourg flanquent la rivière.

Selon la légende, les hommes et les femmes qui s‘engageaient sur ce passage la nuit, après l’angélus du vendredi soir, rencontraient un homme muni d’un bâton et accompagné d’un loup noir aux yeux scintillants.

Le passage réputé difficile et dangereux, voyait la montagne trembler et parfois des blocs de pierre barrant le chemin. Pour pouvoir passer ce goulet sans encombre, il fallait marcher sans courir et ne pas oublier de récompenser le loup d’un don, sous la forme de pain ou d’argent.

Le loup noir sert ainsi de guide, de lumière à la tombée de la nuit grâce à ses yeux phosphorescents. Mais si l’homme courait ou oubliait de récompenser le loup, ce dernier était impitoyablement déchiqueté.

Ce loup illustre bien la tradition de croque-mitaine jouant, par la peur provoquée, le rôle d’éducation et de socialisation. Peut-être que ce loup renvoie au souvenir de ces hommes-loups qui revêtaient une pelisse de loup la nuit pour détrousser les cordons de la bourse des pauvres quidams ?

La voie du Kronthal n’était-elle pas celle des Romains entre Argentoratum et Tres Tabernae, c’est-à-dire entre Strasbourg et Saverne ?

Le loup qui accompagne l’homme, gémit comme un homme, et l’homme pleurait comme un loup.

Le mythe du meneur de loups se retrouve ici, de ces hommes dotés de pouvoirs surnaturels capables de mener, à la nuit tombée, des hordes de loups à leurs voix ou à l’aide d’instruments. Selon la légende, seuls deux géants réussirent à sortir de l’impasse du Kronthal, mais aucun homme n’y arriva…

Ainsi, à l’échelle d’une micro-vallée, le souvenir du loup a fixé un conte et des toponymes, révélateurs d’une aura passée dans le cœur des Hommes.

Maison du loup

La première meute née en France, en dehors des Alpes, est constituée de quatre loups et de deux autres individus en Moselle et dans la plaine lorraine.

Ce retour est pour moi l’occasion de créer une structure muséographique ludique et culturelle, la Maison du Loup,destinée au plus grand nombre, mais visant les jeunes et le public familial en premier lieu.

Le but est de créer un espace ouvert, scientifique et ancré dans la problématique du retour des grands prédateurs et de notre rapport au sauvage. Une sorte de laboratoire à ciel ouvert.

Le loup est bien le reflet de l’âme humaine. C’est ce que ce projet vise à faire ressortir en créant des parcours diversifiés et adaptés aux différents niveaux.

Ainsi, je pourrai transmettre ma passion aux jeunes générations, la faire vivre et faire réfléchir de manière sereine et démocratique. Dans cette Maison, chacun pourra se faire à son idée loin de tout dogmatisme entre les pro et les anti-loups.

L’idée est de faire émerger des solutions acceptables pour vivre ce retour du loup loin des conflits traditionnels et de créer ainsi un pacte écologique entre l’homme et l’animal.

Le but ultime de cette structure est d’enraciner durablement le loup dans le cœur des hommes et de le tolérer.

On trouvera les aspects historiques, culturels du loup et les aspects naturels et éthologiques de la vie en meute, avec la possibilité d’observer les loups dans des parcs à vision.

Le vrai-faux loup de Westhoffen de 1920

Illustrations des Fables de La Fontaine - 1838-1840
Illustrations des Fables de La Fontaine - 1838-1840Codex

Un article de la Gazette de la Bruche, paru en janvier 1920, signale la mort d’un loup tué dans les bois de Westhoffen par un garde-chasse, appelé Muchenbach, le 24 janvier.

Ce loup aurait pu être un survivant de la première guerre mondiale, car les loups ont pu maintenir leurs effectifs dans les régions où les Poilus ne combattaient pas.

Le Grand-Est comprenant la Haute-Saône et la Lorraine était constitué d’une voie de passage appelée le « chemin des loups » qui, par l’est, permettait aux meutes lupines de notre territoire d’être revivifiées par celles d’Europe centrale et orientale.

À la même époque, des loups sont aussi signalés en Haute-Marne et dans les Vosges.

Suite à la parution d’un second article sur le sujet, en 1985 dans le journal l’Essor, une enquête directe à la mairie et auprès des mémoires locales révèle que l’information de 1920 s’avère être une supercherie et un faux. Claude Jérôme, auteur du second article, n’a tout bonnement pas vérifié son information.

Ce fait doit pousser les historiens s’intéressant aux relations homme-environnement, et donc à l’éco-histoire, à vérifier leurs données et avancer à pas de loup dans leurs affirmations.

La bête des Vosges

Entre 1977 et 1978, une bête mystérieuse sévit dans le massif des Vosges. Elle s’attaqua au bétail, dévorant plus d’une centaine de moutons et quelques vaches. Et surtout, un taureau et un poulain !

De nombreuses battues furent organisées, mais la bête resta introuvable. De nombreux pièges furent installés, mais la bête les évita. Dans les villages voisins, la panique s’installa et les medias commencèrent à relayer l’information, qui prit de l’ampleur.

Bien que certains aient pu prendre la bête en photo, sa réelle identité zoologique reste un mystère.

Il semblerait qu’il s’agisse d’un gros chien, mais certains témoignages décrivaient un lynx, un loup ou encore un dingo.

La bête des Vosges, autopsie d'une rumeur

Extrait d'un film de 2008. Le réalisateur revient sur les lieux et témoignages marquants.

La piste Manfred Reinartz

Couverture de la bande-dessinée La bête est morte
Couverture de la bande-dessinée La bête est morteMémorial de la Shoah

A la fin de la seconde guerre mondiale, Manfred Reinartz, un industriel allemand, vient s’installer au château d’Hadigny-les-Verrières.

Il a la réputation d’être un ancien officier SS, qui aurait dressé des animaux pour le combat pendant la guerre. Dans son château, les nombreux trophées illustrent son goût prononcé pour la chasse.

Ces éléments suffisent pour faire de lui un suspect. Cet homme aurait soi-disant entraîné un chien pour le combat. Rapidement, les rumeurs escaladent et sa réputation s’aggrave, puisqu’on l’accuse désormais de passer ses nuits dans des miradors construits dans la forêt, installé avec son fusil à lunette. La rumeur prétend également qu’il aurait construit des clôtures ressemblant à celle d’Auschwitz.

Manfred Reinartz traina l’affaire dans les tribunaux, pour mettre fin à ces rumeurs.

La bête des Vosges II, le retour

En 1994, la bête des Vosges a fait son retour dans les media !

Contrairement à la première fois, aucune rumeur d’ancien nazi ou d’éleveur vindicatif ne circule. Ce coup-ci, « la bête » est clairement identifiée : il s’agit d’une louve, dont la dépouille est retrouvée après plusieurs mois de chasse.

Le loup en Alsace… et ailleurs !

Vosges du Nord -Alsace - vues du Falkenstein
Vosges du Nord -Alsace - vues du FalkensteinScapin

Le loup en Alsace, comme ailleurs à travers la France, dessine une histoire, une mémoire enfouie aujourd’hui dans les souvenirs et les vestiges du passé.

C’est le rôle de la zoo-histoire que d’exhumer ces traces du passé à l’heure du retour naturel des loups sur nos sentes alpines.

Les loups ont laissé des noms de lieux, imprimant un patrimoine qui ne demande qu’à ressusciter sous le souffle de nouveaux travaux.

Interview de Thomas Pfeiffer

Tour d'horizon sur le loup en Alsace

Une tradition populaire liée au loup à vue le jour dans la vallée de la Mossig, montrant l’impact du loup sur les paysages et dans les mentalités.

Pour se parer de la « dent du loup » (des attaques sur troupeaux), les bergers du massif de Wangenberg en appelaient à Saint-Wolfgang au temps des chasses aux loups de Charlemagne. Est-il étonnant de voir qu‘un village proche de Wasselonne, Zehnacker, ait choisi pour blason un loup ?

Ainsi, nombreuses sont les traditions du loup dans notre région, car le loup était un animal au rôle central dans la symbolique germanique. La mythologie germano-scandinave ne faisait-elle pas accompagner Odin ou Wotan par deux loups noirs, ceux-ci n’accompagnaient-ils pas les Walkyries sur le chemin du Walhalla (paradis des guerriers Vikings) ? Les hommes morts au combat accompagnaient la course du soleil, comme chez les Aztèques.

En Alsace, les douze nuits qui suivent Noël jusqu’à la fête des Rois prennent le nom de Wolfszeit (« le temps du loup »).

En effet, le soleil au plus bas de sa course le 24 décembre, et dans une sorte de combat astral, annonce la lumière du printemps et des naissances futures dans la tanière (mai-juin pour les louveteaux).

Des gâteaux étaient aussi offerts symboliquement pour chasser l’hiver et les mauvais esprits. Le loup apparaît comme une figure tutélaire de la lumière au même titre que le dieu Apollon ou Belennos, représentés sous la forme de loups et tirés par un char solaire.

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En résumé

Si le loup en Alsace a disparu depuis le début du siècle dernier, avant son retour naturel en 2011 dans le massif Vosgien, son souvenir demeure vif dans la vallée, grâce à la lecture les soirs d’hiver de Hugues le loup.

Alors, on ne sait jamais… Au détour d’un chemin, avancez donc à pas de loup !

Thomas Pfeiffer

Avez-vous également des exemples de lieux marqués de la sorte par la présence du loup ?

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Thomas Pfeiffer

Thomas Pfeiffer

Enseignant chez Collège du Kochersberg
Thomas est particulièrement connu pour ses recherches sur le loup en Alsace.
Spécialiste des relations homme-loup à travers l’histoire, il prépare d’ailleurs une thèse de doctorat à ce sujet, à l’Université de Strasbourg.
Membre du Réseau Loup-Lynx, il partage régulièrement son savoir et sa passion à travers colloques, conférences et de nombreux ouvrages. Thomas Pfeiffer a pour projet d’ouvrir une Maison du Loup en Alsace afin d’informer de façon ludique sur les enjeux de la réapparition du loup en Alsace.
Thomas Pfeiffer

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