Observer un frelon à pattes jaunes ou « asiatique »
Introduit accidentellement d’Asie en France vers 2004, ce frelon noir et orange (Vespa velutina) est un proche cousin du Frelon d’Europe (Vespa crabro), noir et jaune. Ce dernier est également originaire d’Asie, seulement, il est arrivé jusqu’en Europe avec ses ailes, petit à petit au cours des temps.
Le frelon à pattes jaunes, lui, est arrivé par avion (ou bateau), à priori dans des poteries livrées dans le Lot-et-Garonne. Il n’avait pas demandé à venir, mais nos échanges commerciaux, ou nos trocs, ne datent pas d’hier. Depuis le Néolithique, voire depuis que les humains se déplacent sur Terre, nous emportons avec nous des graines et des animaux, sciemment ou non.
A tel point qu’il est difficile de savoir si toutes les bêtes que l’on considère aujourd’hui comme indigènes, ou autochtones, le sont bien. Qui dit que telle espèce de mouche n’a pas été introduite par nos ancêtres ? Et nous, depuis quand sommes-nous autochtones ? L’a-t-on seulement été un jour ?
Ce que vous allez apprendre
- Quel est le comportement du frelon à pattes jaunes
- Ce qui fait tellement peur chez ce frelon « asiatique »
- Quelle est sa place dans la biodiversité locale
- Comment observer le frelon à pattes jaunes
William Shakespeare
Les frelons ne sucent pas le sang des aigles mais pillent les ruches des abeilles.
Cette espèce qui vient d’ailleurs
Encore aujourd’hui, chaque année, nous faisons voyager des milliers d’espèces qui se retrouvent dans divers pays. La plupart meurent faute de trouver les conditions idéales à leur survie. Certaines s’installent, souvent dans la discrétion la plus totale et l’indifférence générale. En revanche, celles qui s’attaquent à nos biens (plantes ou animaux), se font rapidement remarquer.
C’est le cas du frelon à pattes jaunes qui non seulement survit bien sous nos latitudes, mais s’attaque à l’un de nos biens les plus précieux : le miel ! Cela de façon indirecte, en s’attaquant à celle qui le fabrique : l’abeille domestique.
Il s’attaque aussi à plein d’autres insectes. Seulement, ils sont parfois rares dans les paysages urbanisés qu’il affectionne, alors il va profiter d’une ruche pleine d’individus. Notons ici que ces proies sont destinées aux larves cachées dans leur nid. Comme toutes les guêpes, les frelons nourrissent les jeunes avec des proies. Les adultes, eux, butinent les fleurs et grignotent parfois des fruits mûrs. Oui, il faut en déduire que le frelon « asiatique » est un prédateur et participe à la pollinisation.
Des craintes et des idées reçues
Si l’on nous parle autant du frelon « asiatique » c’est donc parce qu’il s’attaque à un insecte que les humains apprécient et qui est défendu par des apiculteurs, eux-mêmes défendus pas des syndicats. Certaines de ses attaques sont particulièrement spectaculaires et largement relayées sur Internet, notamment lorsque des escadrons se placent à l’entrée d’une ruche et attrapent au vol les ouvrières.
Les abeilles européennes, surtout lorsqu’elles sont affaiblies par d’autres facteurs, ont parfois du mal à faire face. Du moins à court terme, car en sélectionnant des variétés plus agressives ou « rustiques » comme l’abeille noire, peut-être qu’elles se défendront mieux ?
Le frelon d’Europe s’attaque également à l’abeille domestique, parfois, mais avec moins de virulence et se fait en théorie écarter ou tuer. Pour parfaire sa mauvaise réputation, signalons que le frelon à pattes jaunes est parfois actif dès le mois de février et que ses nids sont généralement plus gros, hébergeant plus d’individus.
À cette crainte, on peut ajouter que notre ressentiment est accentué pour d’autres raisons, encore plus subjectives et irrationnelles : cet insecte est « made in Asia » et ce n’est pas à la mode. Il a passé la frontière sans papiers et le nom de frelon est empreint de peurs et de croyances irrationnelles…
Parmi les idées reçues, signalons celle qui consiste à croire que les frelons sont dangereux, comme s’ils allaient attaquer promptement et nous terrasser d’une seule piqûre. Pourtant, ils ne piquent qu’infiniment rarement tant il sont craintifs et timides. Si cela arrivait, hormis une désagréable sensation, retenons que leurs piqûres sont moins nocives que celle d’une abeille domestique.
Pour qu’une personne en bonne santé soit empoisonnée, il faudrait des centaines de piqûres et non pas une, trois ou sept comme on l’entend souvent. Idem pour le frelon à pattes jaunes, qui est plus petit. Ce dernier est un peu moins craintif, il supporte davantage le contact avec les humains, sans qu’il soit agressif pour autant. Ce sont des observations personnelles qui ne font pas office d’étude scientifique.
Bientôt endémique ?
Pour toutes ces raisons, le frelon « asiatique » est rapidement devenu ennemi public numéro un des insectes. On peut remarquer que c’est un peu le même processus qu’avec le loup gris : italien d’origine, sans papiers, une réputation exécrable et s’attaquant à nos biens, des animaux ayant également un syndicat d’éleveurs : les brebis ou les chèvres. Les entomologistes aussi ont leur loup !
Mais peut-on encore l’appeler « asiatique » étant donné que les générations actuelles sont nées en France, elles-mêmes issues d’au moins douze générations à ce jour (de 2004 à début 2017) ? Une par an, les frelons ne vivant guère plus de quelques semaines, à une année pour les femelles fécondées, les reines. Pourquoi est-ce que le droit du sol ne s’appliquerait pas aux autres animaux ? Remarquons ici comme nos éléments de langage vis-à-vis de la nature sont empreints de préjugés que nous condamnons en général chez les humains.
Pourquoi ne pas commencer à raisonner plus globalement, d’autant que nous ne sommes pas prêts d’arrêter les échanges entre pays. Il y aura peut-être d’autres frelons qui arriveront d’Asie où les espèces sont diversifiées. On sait aussi que les insectes sociaux sont difficiles à éradiquer, voire impossible, comme nous le montre le cas des guêpes européennes introduites en Nouvelle-Zélande et ailleurs.
Désormais, nous pouvons le considérer comme un nouvel habitant et s’adapter à sa présence (comme par exemple en plantant des Sarracenia, plantes carnivores qui s’en régalent), plutôt que de lutter aveuglément et intellectuellement. Les pièges physiques et non sélectifs ne sont pas très efficaces, voire contre-productifs en tuant de nombreux autres insectes. S’il est parfois gênant sur certaines ruches, est-ce vraiment utile de condamner toute l’espèce ? « Agir localement et penser globalement », n’est-ce pas un slogan qui peut aussi s’adapter à nos visions de la nature ?
Madeleine Chapsal
Une famille, c'est un nid de frelons en pétard.
Observons le frelon à pattes jaunes !
Pour toutes ces raisons, lorsque l’un d’entre eux est suffisamment proche de nous, pourquoi ne pas tenter de l’observer pour ce qu’il est : un bel et grand insecte ? Mais ce ne sera pas facile, tant il est craintif et particulièrement rapide au vol. Avec un filet, il est difficile à attraper car il s’enfuit rapidement. Et une fois enfermé, il ne pense qu’à s’échapper et non à piquer.
Retenons d’ailleurs que seuls les insectes sociaux proches de leurs nids sont prompts à piquer. En dehors d’un périmètre d’environ trois à cinq mètres autour de leur nid, ils se moquent de nous, même si l’on s’agite en leur présence.
Ma méthode d’observation
Je ne résiste pas au plaisir de la partager ici. Lorsque j’attrape un frelon, je l’enferme dans une petite boîte, puis je la place dans mon « piège de cristal » maison. Cette démarche nécessite une certaine dextérité ou habitude, car la bête ne pense qu’à s’enfuir et profite de la moindre faille pour le faire.
Une fois immobilisée, la bête s’observe de tout près, en toute sureté. Idéalement, on utilisera une bonne loupe (pour un bon piqué et une bonne longévité, choisir une loupe aplanétique, dite « de botaniste », d’un grossissement de x10(1)) et le spectacle peut commencer.
Ses yeux en forme de haricot, ses ailes pliées sur la longueur (caractéristique de sa famille), ses poils, le contraste de ses couleurs, ses grandes mâchoires qui tentent de percer le plastique… tout passe sous la loupe. Les réactions sont unanimes : « waouh » !
Il s’agit ici d’une vraie rencontre avec un être vivant, sensorielle et sensationnelle. Petit à petit, l’animal devient plus familier, voire plus sympathique. De nombreuses barrières tombent et c’est d’ailleurs une étape importante pour une meilleure sensibilisation. Les professionnels de l’éducation à l’environnement se servent beaucoup de ce contact direct avec le vivant et le public pour jouer sur les sensations et faire tomber les appréhensions.
Enfin, inutile de le garder trop longtemps dans la boîte ou le piège de cristal, surtout s’il y a du soleil, car ça chauffe vite à l’intérieur. Une fois que l’on est prêt à le lâcher, il est important de bien montrer autour de soi comment le frelon se comporte. Comme tous les insectes, guêpes incluses, ils s’enfuient à l’opposé de nous et à toute vitesse ! Cette observation permet de rassurer encore un peu plus ceux qui craignent les insectes.
Pour conclure
Avec les frelons, n’hésitons jamais à observer et rencontrer ces insectes mal-aimés, souvent jugés pour de mauvaises raisons. Comme le loup gris, cet animal amplifie l’une de nos obsessions vis-à-vis du vivant : la concurrence et le risque zéro.
Cette approche dominatrice va-t-elle perdurer ou bien notre empathie et notre bienveillance vont-elles l’emporter ? En attendant, observons et balançons nos ressentiments et nos idées préconçues, loin !
Alors, le frelon asiatique, un ennemi à vie ?
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François Lasserre
Entomologiste et pédagogue — OPIE
François Lasserre est un fervent défenseur du vivant, auteur et médiateur, il est aussi vice-président de l’Opie (Office pour les insectes et leur environnement), administrateur de Traces (médiation scientifique) et membre du Graine idF, FNE-Esen ou JNE.