Desman des Pyrénées : une espèce fascinante à quelques pas de chez vous

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Petit mammifère semi-aquatique peuplant les cours d’eau Pyrénéens, le Desman des Pyrénées (Galemys pyrenaicus), est à quelques pas de chez nous mais n’en est pas moins resté quasi inconnu de l’Homme.

La physionomie atypique de celui que l’on qualifie aussi de « rat trompette » ne rend pourtant pas indifférent. Entre amusement, répulsion ou bien encore incrédulité…

Il est temps d’en apprendre un peu plus sur cet animal fascinant.

Ce que vous allez apprendre

  • À quoi ressemble l’espèce
  • Quels sont ses habitats
  • Quelle est son aire de répartition et comment elle évolue
  • Quelles sont les menaces pesant sur l’espèce et quel est son statut de protection

Un animal chimérique

Desman de Pyrénées en pleine activité
Desman de Pyrénées en pleine activité Gérard Monge

Le Desman des Pyrénées est une véritable curiosité de la nature. Il semble, comme l’ornithorynque, être affublé d’attributs propres à d’autres. Une biologie de Truite, une trompe d’Éléphant, une queue de Rat, le tout dans un corps de Taupe, etc.

Sa morphologie générale peut être comparée à un obus de de 12 à 14 centimètres terminé par une longue queue de même taille. Sa fourrure est de couleur gris-brun sur le dos et plus claire, voire presque blanche sur les flancs et le ventre.

L’élément le plus original reste sa trompe. Cet organe, d’environ 15 millimètres, né de la coalescence (soudure entre deux organes) entre sa lèvre supérieure et ses narines, est totalement mobile et préhensile.

Il est pourvu d’organes tactiles et joue ainsi un rôle prépondérant dans la perception de l’environnement par le Desman : le toucher est en effet son sens le plus développé. Ses yeux sont d’ailleurs minuscules, de la taille d’une tête d’épingle, et ses oreilles non visibles car elles n’ont pas de pavillon.

Comme un Desman des Pyrénées dans l’eau

Radio de Desman des Pyrénées pour en apprendre plus sur l'espèce
Radio de Desman des Pyrénées pour en apprendre plus sur l'espèce Frédéric Blanc

Si le Desman apparaît à terre comme une boule de poils un brin pataud, il devient dans l’eau une véritable torpille. Il est capable de se déplacer à grande vitesse dans les torrents de montagne.

Ses pattes postérieures sont un allié précieux, de taille imposante et munies de pieds palmés, elles lui permettent de se propulser, même dans les zones de courants puissants.

Vivacité du Desman des Pyrénées © Frédéric BLANC

Les Desman des Pyrénées est diffcile à observer de par sa rapidité !

Une espèce strictement inféodée au milieu aquatique

Habitat typique du Desman des Pyrénées
Habitat typique du Desman des Pyrénées Frédéric Blanc

Le Desman des Pyrénées se déplace et chasse dans le lit de cours d’eau et gîte dans les berges.

C’est un insectivore qui se nourrit essentiellement de larves d’insectes aquatiques, Ephéméroptères, Plécoptères et Trichoptères qu’il trouve sur le fond des cours d’eau, mais peut ponctuellement consommer d’autres ordres d’insectes y compris des proies strictement terrestres.

Animal non fouisseur, il utilise des cavités naturelles, des anfractuosités entre les racines ou les rochers voir des terriers abandonnés par un autre animal. Chaque individu utilise un linéaire de cours d’eau d’environ 500 mètres au sein duquel il possède un ou plusieurs gîtes, plusieurs individus pouvant occuper un même secteur.

Il est fort probable que des déplacements saisonniers existent (au moins chez les mâles solitaires et les jeunes) et il est attesté que certains individus sont capables d’effectuer plusieurs kilomètres en cas de perturbation du milieu. Ses déplacements terrestres, par contre, sont très mal connus.

Le Desman des Pyrénées n’hiberne pas et reste actif toute l’année. Certains individus ont même été observés chassant sous une épaisse couche de glace dans des lacs d’altitude.

Le Desman des Pyrénées, un éternel discret

Planche tirée de Histoire naturelle, générale et particulière
Planche tirée de Histoire naturelle, générale et particulière Buffon, Georges-Louis Leclerc

Découvert à Tarbes en 1811, ce qui est très tardif pour un mammifère morphologiquement facilement identifiable, il est resté très méconnu du grand public.

Si bien qu’il n’est pas présent dans l’imaginaire collectif pyrénéen, pas de conte à son sujet ni de légende populaire. Enfin presque… Un témoignage d’une grand-mère dans une vallée pyrénéenne espagnole, mérite qu’on s’y attarde : lorsqu’elle était jeune, on jugeait qu’un homme était bon à marier s’il était capable d’attraper à main nues des desmans. La peau de ceux-ci était ensuite tannée et servait d’antimites pour protéger la robe de la mariée.

Plusieurs causes expliquent sa discrétion. Il n’interagit pas avec l’Homme, ne cause pas de dégâts et n’a pas d’attrait particulier que ce soit pour sa fourrure ou pour sa viande étant donné sa petite taille.

C’est, d’autre part, un animal très complexe à observer du fait de sa petite taille et du milieu dans lequel il évolue. Ce n’est bien souvent que par ses fèces que les spécialistes s’aperçoivent de sa présence. Difficile donc de parler aux gens d’un animal qu’on ne voit pas et pour lequel très peu d’images existent.

Indice de présence par excellence: les crotte de Desman des Pyrénées
Indice de présence par excellence: les crotte de Desman des Pyrénées Mélanie Nemoz

Le saviez-vous : les premières images subaquatiques de l’espèce sont toutes récentes !

Première de couverture du livre Desman des Pyrénées
Première de couverture du livre Desman des Pyrénées Lucas Santucci

Nous les devons au photographe Lucas Santucci, pyrénéen passionné de l’espèce dès sa plus tendre enfance, qui en 2017 a suivi notre équipe de scientifiques sur le terrain et a passé des heures, voire des jours, dans l’eau à attendre l’animal !

Sa patience et sa persévérance ont été récompensées puisqu’il a réussi le pari de photographier le Desman sous l’eau dans ses activités de chasse et de déplacement.

Un ouvrage mêlant approche artistique, naturaliste et scientifique découle de ce travail et permet de découvrir une partie des photographies de Lucas.

Répartition du Desman des Pyrénées

Carte de répartition française du Desman des Pyrénées
Carte de répartition française du Desman des Pyrénées CEN Midi-Pyrénées

Le Desman des Pyrénées est endémique du nord-ouest de la Péninsule ibérique et des Pyrénées. En France il vit surtout dans les cours d’eau de basse, moyenne et haute altitude ainsi que les lacs de montagne.

Les travaux de prospection par recherche de fèces menés dans le cadre du 1er Plan national d’actions en faveur de l’espèce, entre 2011 et 2013 (plus de 1 300 tronçons de rivière prospectés répartis de façon homogène sur l’ensemble de la chaîne pyrénéenne française), permettent d’avoir une bonne représentation de sa répartition actuelle en France.

Carte de répartition internationale du Desman des Pyrénées
Carte de répartition internationale du Desman des Pyrénées CEN Midi-Pyrénées

L’espèce est présente dans l’ensemble des Pyrénées, mais avec un fort gradient de répartition ouest/est, caractérisé par moins de sites de présence à l’Ouest (Pyrénées-Atlantiques, Hautes-Pyrénées, Haute Garonne et ouest de l’Ariège) tandis que les populations sont beaucoup plus présentes et abondantes à l’Est (Est de l’Ariège, Aude et Pyrénées-Orientales), pouvant même atteindre des densités parmi les plus fortes connues (supérieures à 7,3 desmans par kilomètre) dans certains bassins versants comme celui de l’Aude. On peut l’observer de 80 mètres d’altitude à 2 700 mètres.

Un cousin en Russie

Desman de Russie (arrière-plan) et de Desman des Pyrénées (premier-plan)
Desman de Russie (arrière-plan) et de Desman des Pyrénées (premier-plan) Lucas Santucci

Le Desman de Russie (Desmana mochata) est près de deux fois plus lourds et dix fois plus grand. Il peuple les bas bassins des cours d’eau de Russie méridionale entre le Don et la Volga. Egalement menacé, le Desman de Russie a longtemps été chassé pour sa fourrure avant d’être protégé.

Une forte régression de ses populations

La comparaison des données actuelles et de données collectées dans les années 1990 met en évidence une régression de près de 60% de l’aire de répartition de l’espèce au cours de ces 25 dernières années, marquée par une fragmentation des populations et une concentration sur les zones de plus haute altitude et vers l’est de la chaîne.

Ces éléments ont permis, en 2017, d’actualiser le statut UICN de l’espèce qui est devenu « vulnérable » et qui qualifie une espèce soumise à un risque d’extinction élevé dans son milieu naturel.

Un constat aussi alarmant, voire pire, est fait en Espagne, au Portugal et en Andorre. Dans ce dernier, l’espèce n’a récemment été retrouvée que dans deux cours d’eau.

Ceci souligne l’urgence de la mise en œuvre d’actions opérationnelles en faveur de la conservation de l’espèce et de la restauration de son habitat et la forte responsabilité de la France à ce sujet. C’est d’ailleurs l’objet du projet LIFE+ Desman (2014-2020) et du second Plan National d’Actions en faveur du Desman des Pyrénées (2020-2030) coordonnés par le Conservatoire d’Espaces Naturels de Midi-Pyrénées.

Des programmes de conservation en faveur du Desman des Pyrénées

Opération de capture pour suivi
Opération de capture pour suivi Lucas Santucci

Depuis 2009 plusieurs programmes de conservation en faveur du Desman des Pyrénées se sont succédés. Le 1er Plan national d’actions (2009-2014) a permis notamment de fédérer un réseau d’acteurs impliqués dans la conservation de l’espèce, d’actualiser la carte de répartition de ses populations et de comprendre les facteurs du milieu influençant cette répartition.

Le projet LIFE+ Desman (2014-2020), cofinancé par la Commission Européenne, a permis notamment d’améliorer la prise en compte de l’espèce dans la gestion des cours d’eau pyrénéens en informant et formant les acteurs de l’eau et en leur fournissant des outils techniques comme la cartographie d’alerte en ligne ou les livrets de prise en compte de l’espèce dans les procédures d’évaluations environnementales. Ce programme a permis aussi de gérer concrètement des secteurs de cours d’eau en vue d’améliorer les habitats de l’espèce et favoriser l’accueil de l’espèce.

Le Conseil National de Protection de la Nature vient de valider la mise en œuvre d’un second Plan national d’actions (2020-2030). La colonne vertébrale de ce programme est en cours d’écriture. A suivre donc !

Les menaces pour le Desman des Pyrénées

Opération de capture avec utilisation de pièges
Opération de capture avec utilisation de pièges Lucas Santucci

Plusieurs menaces directes et indirectes pèsent aujourd’hui sur le Desman, dont les activités humaines qui sont les plus problématiques car nombreuses et diversifiées.

Globalement, elles ont modifié le milieu et fragmenté l’habitat et les populations de desmans (artificialisation des berges et des débits, construction de barrages hydroélectriques, pollutions diverses, etc.). Certaines pratiques peuvent aussi contribuer à dégrader localement l’habitat (sports de loisirs aquatiques, élevage, etc.).

Des aménagements simples peuvent également entraîner des risques de mortalité directe, tels les seuils, prises d’eau, rejets, captages, tout comme le non ramassage de certains déchets (fils de pêche, tuyaux, bouteilles, bidons, objets contondants, etc.).

Les prédateurs domestiques (chiens, chats, etc.) ou exotiques, tels le Vison d’Amérique, peuvent apporter des déséquilibres et avoir un impact non négligeable. Les autopsies de desmans des Pyrénées morts récupérés aléatoirement révèlent qu’ils constituent bien une cause de surmortalité.

Statut de protection du Desman des Pyrénées

L'habitat du Desman des Pyrénées est à préserver à tout prix
L'habitat du Desman des Pyrénées est à préserver à tout prix Frédéric Blanc

Le Desman et ses habitats sont protégés au titre de l’article L.411-1 du Code de l’environnement par l’arrêté du 23 avril 2007 fixant la liste des mammifères terrestres protégés sur l’ensemble du territoire métropolitain et les modalités de leur protection (JORF n°108 du 10 mai 2007).

Cet arrêté interdit la destruction, la mutilation, la capture ou l’enlèvement, la perturbation intentionnelle des desmans des Pyrénées dans leur milieu naturel. Il interdit également de détruire, altérer ou dégrader ses sites de reproduction ou ses aires de repos, utilisés ou utilisables, et nécessaires au bon accomplissement de ses cycles biologiques.

Il est également inscrit dans plusieurs conventions et listes internationales (annexe II de la Convention de Berne, annexes II et IV de la Directive Habitats Faune Flore 97/62/CEE, « Vulnérable » sur les listes rouges françaises et mondiale de l’UICN).

Pour conclure

Si vous n’avez rien lu dans ces lignes sur la reproduction de l’espèce, sur le nombre de petits par portée ou encore sur le nombre d’individus présents dans les Pyrénées…

Ce n’est pas un oubli, mais bien le fait que le Desman est un animal sur lequel il reste encore beaucoup de connaissances à acquérir. Ceci fait tout son charme et participe à son côté mystérieux.

Les avancées réalisées ces dix dernières années ont cependant permis de formuler des recommandations concrètes pour une meilleure prise en compte de l’espèce par exemple lors de travaux sur cours d’eau ou en ce qui concerne l’activité de production hydro-électrique.

Ceci est d’autant plus important que le Desman des Pyrénées joue un rôle d’espèce parapluie : la préservation de ses populations et de son habitat aide à la préservation de nombreuses autres espèces comme la loutre, les musaraignes aquatiques, le calotriton des Pyrénées, l’écrevisse à pattes blanches, le cincle plongeur… Nous ne pouvons que souhaiter une longue vie pour le Desman des Pyrénées.

Portrait de l'auteur

Avez-vous déjà eu la chance d’apercevoir un desman ?

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Lucas Santucci

Portrait de l'auteur

Mélanie Némoz

Coordinatrice des programmes de conservation du Desman — CEN Midi-Pyrénées

Passionnée par les animaux depuis toujours, cette ingénieur agronome de formation affectionne l’approche pluridisciplinaire des associations de protection de la Nature au service de la préservation du patrimoine naturel.

Chef de projets au Conservatoire d’Espaces Naturels de Midi-Pyrénées, elle met toute son énergie à monter et coordonner des programmes de conservation d’espèces protégées. Les chauves-souris et l’énigmatique Desman des Pyrénées sont ses espèces de prédilection.

Portrait de l'auteur

Frédéric Blanc

Géographe et naturaliste — CEN Midi-Pyrénées

Exerce le métier de chef de projets au Conservatoire d’Espaces Naturels de Midi-Pyrénées et mène des programmes de gestion conservatoire de la biodiversité pyrénéenne.

Géographe et naturaliste, ces disciplines d’observations, révélatrices d’un regard sur le monde, l’ont très vite mené à rechercher un moyen d’expression artistique. Naturellement, la photographie et l’écriture se sont imposées pour traiter des relations que l’homme entretient avec son environnement.

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Jacques GROLEAU

Non, justement, en quelque 20 ans de vacances pyrénéennes (vallée d’Aure dans les années 1950 à début 1970, je ne l’ai JAMAIS rencontré! J’ajoute que mon oncle qui la fréquentait dans années trente n’en a jamais parlé non plus…
Par ailleurs, comment expliquez-vous l’étymologie, “desman” venant d’un mot suédois!