Nager avec des dauphins sauvages : oui, mais à quel prix ?

Nikki est une femelle grand dauphin (Tursiops truncatus) qui vit avec sa tribu entre le bleu infini de l’océan tropical et la grande respiration marine de la passe de Tiputa, à Rangiroa, le plus grand atoll de Polynésie française.

Son monde est un monde aquatique, une planète avec ses règles, ses joies et ses dangers, que sa communauté habite depuis toujours.

Mais depuis une trentaine d’années, de drôles de créatures à bulles se sont mises à peupler son univers et, aujourd’hui, ce sont parfois près de 200 plongeurs qui prétendent quotidiennement avoir un rapport unique et exceptionnel avec ce dauphin au nom changeant : « Nikki », « Touch Me », « Lola », « Gratouille » ou « Trésor », selon la culture personnelle du candidat.

Il n’est guère surprenant que toute cette agitation finisse par générer des comportements qui, pour certains, n'ont jamais été observés chez des dauphins en milieu naturel…

Ce que vous allez apprendre

  • Le dauphin est victime de nos aprioris culturels
  • Tourisme animalier ne signifie pas écotourisme
  • La pollution n'est pas qu'une affaire de chimie
  • Il est possible d'allier observations de qualité et respect des écosystèmes

Le dauphin en Occident : mythes et malentendus

Depuis l’Antiquité grecque le dauphin, et particulièrement le grand dauphin, a donné naissance à de nombreux contes et légendes, en Europe et ailleurs, où il apparaît souvent dans un rôle convenu d’ami des hommes.

Il faut dire que cette espèce très adaptable n’hésite pas à utiliser la proximité de nos semblables pour arriver à ses fins. Les pêches conjointes associant grands dauphins et pêcheurs traditionnels ou les déprédations observées un peu partout dans le monde autour des engins de pêche sont des exemples parmi d’autres de ces rapports opportunistes.

On note, depuis le milieu du XXe siècle, un regain d’enthousiasme moderne pour le dauphin.

Le pseudo-sourire du grand dauphin en fait un animal victime de nos aprioris culturels
Le pseudo-sourire du grand dauphin en fait un animal victime de nos aprioris culturelsPamela Carzon

Popularisé par la télévision et le cinéma occidental, il semble lié à une symbolique sexuelle et écologique1, une sorte de pardon amoureux du monde sauvage pour les êtres humains coupables de détruire la nature.

Au niveau relationnel, nous nous engageons donc auprès des dauphins (et des baleines) avec un enthousiasme aveugle. Aveugle car c’est un acte de foi construit sur la base de préjugés tenaces et de malentendus entretenus par les marchands de rêve.

La grande sociabilité, l’opportunisme et le pseudo « sourire » du grand dauphin occultent en effet sa réalité d’animal sauvage, complexe et imprévisible.

Comme le loup, la chauve-souris, le serpent, le renard ou le requin, il fait à sa façon partie des animaux victimes de nos aprioris culturels.

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Nager avec des dauphins : la consommation du sauvage

Le tourisme animalier se traduit aujourd'hui souvent par une appropriation du vivant
Le tourisme animalier se traduit aujourd'hui souvent par une appropriation du vivantPamela Carzon

Malgré les nombreuses représentations anthropomorphiques voire mystiques circulant à son sujet, le grand dauphin n’est définitivement pas « l’ami des hommes ».

Si nous le respectons pour ses différences, sa sauvagerie, sa liberté et son autonomie dans son milieu naturel, nous découvrirons un animal bien éloigné des clichés laissés par Flipper ou Le Grand Bleu qui, ne l’oublions pas, sont des fictions mettant en scène des animaux dressés.

Mais comment, de nos jours, rencontre-t-on le dauphin sauvage ?

Principalement à travers le « tourisme animalier », qui s’est fortement diversifié et démocratisé ces dernières décennies.

Cette forme de tourisme autrefois réservée à quelques aficionados, attire partout dans le monde une clientèle de plus en plus éclectique et en constante augmentation.

Il s’agit, certes, d’une alternative intéressante à la chasse ou à la mise en captivité des cétacés. Cependant, sous la bannière d’un « écotourisme » détourné et malgré les lois protégeant les animaux sauvages les plus emblématiques, nous assistons à la multiplication des actes de nourrissage, d’habituation, d’apprivoisement, de contacts rapprochés et autres formes de harcèlements en milieu naturel.

Loin de nous permettre de retisser des liens avec une nature devenue étrangère, cette ruée contemporaine vers le sauvage se traduit le plus souvent par une appropriation du vivant.

Ainsi, nous voulons découvrir les animaux dans leur habitat mais rêvons, plus ou moins consciemment, de conditions d’observation similaires à celles que l’on peut espérer dans un zoo : les espèces doivent être disponibles sur demande et à portée de main, comme le seraient des animaux domestiques.

Pour répondre à ces attentes, certains n’hésitent pas à leurrer les animaux sauvages afin qu’ils se rapprochent et se sédentarisent.

La tendance actuelle, à Rangiroa, est d'essayer de faire un selfie accroché aux dauphins
La tendance actuelle, à Rangiroa, est d'essayer de faire un selfie accroché aux dauphinsPamela Carzon

À Rangiroa, la tendance actuelle est d’essayer de faire un « selfie » accroché aux dauphins.

L’argument-type brandi pour justifier de telles pratiques est que ces cétacés choisissent librement de venir ou non interagir avec les êtres humains. Ce raisonnement est faux.

N’oublions pas en effet que cette apparente « liberté de choix » est le résultat d’un effort considérable de la part des êtres humains dont l’objectif plus ou moins conscient a été d’habituer les animaux à accepter un contact rapproché avec les plongeurs2.

Ce processus de conditionnement a nécessité plusieurs années de mise en place, sans qu’aucune étude préalable n’ait pu mesurer son impact potentiel sur la communauté de grands dauphins de la passe de Tiputa.

Aujourd’hui encore, malgré les nombreux travaux effectués ailleurs dans le monde, la plupart d’entre nous ferment les yeux sur les risques liés aux modifications comportementales constatées chez ces animaux.

Ce tourisme animalier est donc loin d’être de l’écotourisme3 et ne représente pas du tout, comme certains voudraient le croire ou le faire croire, un plus pour nos relations avec la nature.

Force est de constater que ces approches ne nous apprennent la plupart du temps rien sur l’univers des animaux impactés, enveloppes vides que nous emplissons à souhait de nos fantasmes à travers une relation à sens unique.

Il induit par ailleurs des risques pour les individus, les communautés ou les populations animales observées et leurs admirateurs. Un grand nombre d’études menées sur l’impact du whale-watching et du dolphin-watch (termes dédiés pour l’observation des cétacés en milieu naturel) font état de dérangements à court et à long-terme, addictions, vulnérabilité au braconnage, accidents, transmissions potentielles de maladies, problèmes de consanguinité voire conflits avec les communautés locales.

Dans certains cas, des animaux devenus trop familiers sont frappés, blessés ou abattus4.

Il nous paraît donc juste de parler d’une nouvelle forme de « pollution » des comportements animaux sauvages et d’une menace supplémentaire pour les écosystèmes.

Quels sont les risques pour les observateurs humains ?

L’homme nie souvent que le dauphin soit capable de comportements agressifs, surtout à l’encontre des êtres humains5.

Il transgresse donc les limites d’une distance de fuite ou de sécurités, s’exposant à des réactions imprévisibles6.

L’abolition de toute distance avec des animaux sauvages représente pourtant des dangers bien réels pour les observateurs humains qui peuvent se manifester sous la forme d’agressions sexuelles, de morsures ou de violentes percussions.

Une perception biaisée de la réalité du dauphin et du milieu dans lequel il vit pousse en outre certaines personnes à se mettre dans des situations délicates.

  • En Angleterre, un homme s’est noyé avec son fils qu’il voulait sauver, à proximité d’un dauphin totalement indifférent7.

  • À Hawaii, une femme a été mordue et tirée à plusieurs mètres sous la surface par un globicéphale tropical (une espèce de dauphin pouvant peser plus de trois tonnes), après qu’elle ait caressé le cétacé8.

Beaucoup d’espèces animales adoptent des attitudes qui peuvent nous interpeller. Les attaques de la part de dauphins sont souvent liées à notre incapacité à identifier ou à comprendre la situation et les signes en présence9.

N’oublions pas enfin que certaines zoonoses pouvant toucher les dauphins sont transmissibles à l’homme10.

Quels sont les cétacés les plus vulnérables face à ces activités ?

Les jeunes dauphins, conditionnés dès leurs premières semaines de vie, sont particulièrement vulnérables et développent des comportements déviants
Les jeunes dauphins, conditionnés dès leurs premières semaines de vie, sont particulièrement vulnérables et développent des comportements déviantsPamela Carzon

Des observations effectuées sur plusieurs sites suggèrent que les animaux juvéniles (animaux immatures sevrés) sont particulièrement affectés par les activités touristiques invasives2.

Chez beaucoup de mammifères, le stade juvénile permet le développement de compétences-clés qui permettront aux animaux de devenir des adultes accomplis.

Les interactions rapprochées avec l’être humain menant à l’habituation peuvent distordre des comportements essentiels voire altérer leur développement. Ces juvéniles peuvent en outre produire des générations d’adultes « déviants », qui interagiront avec les êtres humains au détriment d’activités plus vitales.

Exemple concret menant à un comportement déviant

Nous avons baptisé Zélie une jeune femelle dauphin née à Rangiroa en février 2013.

Alors qu’elle était nouvelle-née, les plongeurs la prenaient dans leurs bras. Zélie a été sevrée en mars 2017, suite à la naissance de son petit frère.

Les juvéniles sevrés forment habituellement des groupes de subadultes et quittent la zone pour explorer leur domaine vital voire intégrer d’autres communautés.

Un an après son sevrage Zélie traînait toujours sur la zone de Tiputa, seule, naviguant de palanquée en palanquée à la recherche d’une caresse.

Nous pouvons donc constater le développement d’un comportement déviant chez cette femelle, qui pourrait la rendre socialement inadaptée au sein de sa propre espèce et particulièrement vulnérable vis-à-vis d’êtres humains mal intentionnés.

Mer d'adoption

Ce court-métrage présente brièvement le travail du Groupe d'Étude des Mammifères Marins à Rangiroa et le cas particulier d'une femelle grand dauphin qui a adopté un petit dauphin appartenant à autre espèce.

Quelques pistes pour renouer avec le monde sauvage

Les dauphins juvéniles sont naturellement explorateurs, à nous de les respecter en tant qu'animaux sauvages
Les dauphins juvéniles sont naturellement explorateurs, à nous de les respecter en tant qu'animaux sauvagesPamela Carzon

Alors, comment observer ces animaux en limitant notre impact sur leurs comportements et leurs écosystèmes, ainsi que les risques pour les observateurs ?

Chacun peut agir pour faire la différence et il est aujourd’hui important de renouer avec le sauvage autrement qu’à travers les médias de masse, qui favorisent des connaissances générales et une perception du réel tenant plus du mythe que de la réalité.

Il ne faut pas hésiter, pour cela, à sortir des sentiers battus et à s’informer auprès d’experts naturalistes et de chercheurs.

L’écotourisme est un bon exemple d’alternative au tourisme animalier de masse. Il implique en principe des valeurs bien précises comme la connaissance, le bien-être et la préservation de la biodiversité, la sensibilisation et l’éducation du public aux écosystèmes ainsi que le respect des communautés humaines locales.

Certaines formes d’écotourisme, comme le volontariat associatif, invitent même ses participants à contribuer à un programme de conservation de la faune sauvage.

Pour en apprendre plus sur l’écotourisme animalier, n’hésitez pas à consulter le site de Dr. Eric Clua, spécialiste en écologie marine. Vous pouvez aussi consulter son profil ResearchGate.

À ne pas rater également, le site officiel du CRIOBE (Centre de Recherches Insulaires et Observatoire de l’Environnement) avec lequel l’auteure de cet article effectue sa thèse.

Une motivation pour agir tout en se faisant plaisir et une opportunité pour se plonger, pendant quelques jours ou quelques semaines, dans le monde animal en compagnie de spécialistes passionnés.

Au GEMM, nous travaillons par exemple depuis de nombreuses années avec l’ONG Objectif Sciences International.

À Rangiroa, des moniteurs travaillant dans un grand centre de plongée ont été inquiétés par leurs employeurs parce qu’ils tentaient de respecter les consignes d’approche des mammifères marins en Polynésie.

Il est important d’encourager les initiatives de ces moniteurs en refusant de participer à certaines activités particulièrement invasives comme le nourrissage, le touching (contact physique) ou le harcèlement des espèces sauvages.

Contentons-nous de la chance déjà exceptionnelle de pouvoir observer ces animaux évoluer et socialiser librement dans leur milieu. Si nous l’abordons avec respect et humilité, le monde sauvage a en effet de nombreuses choses à nous apprendre.

Références citées

La liste des références citées dans cet article est disponible au format PDF .

Pour conclure

Les conséquences, visibles ou moins visibles, d’une commercialisation frénétique du grand dauphin et de ses cousins « aimés » du grand public sont principalement :

  • Les parcs aquatiques qui sont, pour certains, responsables de la capture de nombreux animaux prélevés en milieu naturel. Les jeunes individus, plus faciles à dresser, sont les principales cibles de ce type de captures.

  • Le développement exponentiel d'activités d’observation en milieu naturel appelées « whale and dolphin watch », « nage avec les dauphins » ou « plongées avec les dauphins » qui donnent souvent lieu à des comportements intrusifs de la part des observateurs et initient des tentatives d’habituation qui se traduisent à travers le « feeding » (nourrissage) et le « touching » (contact physique), sources importantes de pollution des comportements sauvages.

S’il n’y prend pas garde, en accompagnant et en prolongeant la dégradation des écosystèmes, le tourisme animalier « nouvelle vague » finira par ne constituer qu’une nouvelle forme d’exploitation du vivant au même titre que la captivité, la chasse ou la domestication. Il perdra alors toute chance et tout droit d’être considéré un jour comme de l’écotourisme.

Des alternatives existent cependant et il ne faut pas hésiter à s'informer et à sortir des sentiers battus pour rendre à cette forme de tourisme ses lettres de noblesse.

Carzon

L'utilisation commerciale des animaux sauvages est-elle éthique ?
Faut-il limiter l'accès du grand public aux espèces sauvages ?
Suffira-t-il de taxer l'exploitation commerciale des espèces sauvages emblématiques pour améliorer la situation ?
Comment envisageriez-vous un tourisme d'observation de la faune sauvage durable et de qualité ?

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Pamela Carzon

Biologiste marin — GEMM

Biologiste marin, dessinatrice et photographe, Pamela travaille depuis près de 10 ans avec le Groupe d'Étude des Mammifères Marins de Polynésie, dont elle a participé à la création en 2009.

Elle coordonne depuis le suivi à long-terme d’une population de grands dauphins et de baleines à bosse dans l'archipel des Tuamotu et travaille également sur d'autres espèces de cétacés dans les archipels de la Société et des Marquises.

Elle prépare actuellement une thèse sur les risques liés aux interactions rapprochées entre dauphins et plongeurs à Rangiroa.

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